Caucase - « Quand y'en a plus, y'en a encore »

Publié le par Guillaume

Les épisodes précédents :
« Approche motorisée »
« Premières traces »
« La vallée des Merveilles »
« Neige et Brouillard »
« Premier sommet »
« Escapade géorgienne »
« La malédiction du tout en camion »
« Purée de pois »


Dimanche 15 avril 2007

P'tit déj' à 6h00 ce matin : on a pas l'habitude de se lever si tôt ! Au menu, riz au lait tendance salé et pâtes à la viande comme la veille. Pas de confiote à étaler sur le pain. Thé déjà sucré, ce qui n'est pas du goût de tout le monde.

Départ 6h40, skis sur le sac. À pieds, donc. Au menu, exploration touristique de la vallée de la Shkhelda, sur le glacier du même nom. Du plat, beaucoup de plat ; mais il paraît que c'est beau, très beau ! De fait, dès le départ, dans une trouée entre deux grands pins, on aperçoit la fantastisque muraille de la Shkhelda, sous les feux du Soleil levant, que nous nous apprêtons à aller voir de plus près... Le beau temps est là. Après trois-quart d'heure de marche sur un petit sentier, nous pouvons chausser les skis. Enfin, chausser est un bien grand mot, puisque deux cents mètres plus loin, il faut déjà déchausser pour passer quelques cailloux émergeants ; ensuite c'est un camp militaire désert, mais protégé par des barbelés, qu'il faut traverser.


Une muraille culminant à plus de 4000 mètres

Andrey marche en tête, je suis sur ses talons, bientôt rejoins par José. Nous louvoyons entre les arbustes et les rochers, sur une plaine alluviale en aval de la langue du glacier. Petit rassemblement des troupes. Viktor a quelque problème de peaux qui s'obstinent à vouloir se décoller. La colle high-tech en spray que Christian trimballe dans son sac aura vite raison de ce petit désagrément. Ça caille. Ça caille vraiment. Un bon « -10 °C ». -15 °C, peut-être. Bref, ça caille, quoi !

Ça repart. Le petit cours d'eau qui s'échappe de la gueule béante du glacier et serpente sur la plaine alluviale en aval fume. Il faut déchausser pour traverser d'un petit saut. Je lance mon ski à la mode javelot de l'autre côté, il se plante mal, et après avoir suspendu son vol au faîte de sa trajectoire, je le vois qui retombe doucement, comme un ralenti qui laisse présager un dénouement funeste. Et de fait. Il retombe... dans l'eau ! Et meeeeeerde ! Andrey le chope au passage, mais ne peut éviter à la peau de prendre un bain. Quel con ! Ça va botter un max, maintenant...

En fait, non, même pas. Comme il fait un froid polaire, l'eau a gelé instantanément, et ma peau glisse sur la neige comme avant. En tout cas, ce petit incident ne me posera aucun problème par la suite.

La suite, nous la poursuivons rive droite du glacier, sur le flanc d'une gigantesque moraine. José trace. Moi, je patine derrière (et ça n'a rien à voir avec le bain précédent). Après quelques imprécations de Viktor qui gesticule au loin derrière, j'oblique vers le glacier, pour aller me balader entre les monts et les vaux de la couverture maorainique au relief très tourmenté du glacier Shkehelda. C'est assez rigolo de tracer là-dedans, c'est un peu comme dans un labyrinthe. Et puis las de tant de solitude, je m'en retourne vers mes petits camarades, José et Andrey. Andrey qui décide de s'exprimer lui aussi et s'en va nous tracer une jolie crête par la tranche.

Nous sommes encore dans l'ombre de la montagne, mais le beau règne néanmoins. Le Soleil illumine déjà superbement l'impressionnante muraille des pics de Shkhelda qui nous fait face, là-bas, au fond. Face nord qui regorge de glaciers plus suspendus les uns que les autres. Dès lors que nous approchons, le gigantesque glacier qui nous emporte amorce un virage vers le sud-ouest, et l'ombre cède la place au Soleil. Nous marquons l'arrêt comme pour célébrer ce petit apport calorique extérieur. C'est tellement beau, un paysage féérique, que je ne sais ou donné de l'œil... Et accessoirement de l'appareil photo !


Lilliputien

Le reste de la troupe arrive tranquillement, le temps de manger un truc, et c'est reparti. L'infatigable José repart et trace. Ce glacier n'en finit pas. Des kilomètres et des kilomètres. Heureusement ça monte doucement. Mais autant profiter de la montée, parce qu`à la descente ça ne sera pas du grand ski... Nous franchissons un petit ressaut qui nous fait atteindre des sommets de vitesse ascentionnelle, et qui fait surgir du glacier mille merveilles aux reflets bleutés glacés. Superbes séracs à portée d'appareil photo. José trace. Il y a aussi Dominique pas loin. Moi je contemple et je déclenche. Après tout, la chose était claire au départ, aujourd'hui c'est tourisme, pas de grand ski de prévu au programme. Alors je contemple la montagne toute saupoudrée de neige fraîche. Je flâne derrière.

Nous arrivons quasiment au pied de l'austère mais non moins imposante face nord du Shshurovski. À sa droite un glacier très tourmenté, passage obligé pour les alpinistes russes qui veulent aller en découdre avec le mythique Ushba, là-bas, derrière, perdu dans les limbes. Notre glacier, beaucoup plus tranquille oblique vers le nord-est. Nous le suivons.


Pyramide acérée du Shchurovski (4259 m) ; à droite le ressaut tourmenté du glacier Ushba qui mène au « plateau Ushba » au pied des deux montagnes

Petite pause au préalable sur le plateau glaciaire, zone d'accumulation en forme de cirque. Devant nous des parois rocheuses ou des langues glaciaires qui semblent difficiles à franchir. Nous sommes vers 3400 mètres. Moi, j'en ai déjà plein les pattes, et aller plus loin ne me tente que moyennement. Quoique... Après avoir avalé quelques biscuits et une barre chocolaté, ça repart ! Parce que José ne va pas s'arrêter en si bon chemin ! Parce que, qui sait, peut-être que là, à gauche, ça passe ? Qui sait ? On s'avance un peu, pour voir. Et oui, oui, ça le fait ! Mais la pente est raide, avec toute cette neige accumulé et le vent qui a soufflé ces derniers temps, la neige est-elle seulement correcte ? J'ai peur que ce soit tout plaqué. Je reste en retrait, le temps que José, Dominique et Didier aillent tater le terrain. Ils passent. Je m'engage à mon tour, pour constater que la pente est toute en neige transformée : certes orientée plein sud, mais je ne m'imaginais pas que ça ait eu le temps de transformer depuis la chute d'hier matin ! Donc tout baigne !


Je commence à tirer la langue, mais la motivation est bel et bien là. Nous sommes sur un petit glacier, petit replat entouré d'arêtes rocheuses, avec une grande pente de neige qui aboutit au pied d'un sommet rocheux. C'est Didier qui trace la pente terminale. Je le suis, à bonne distance. Orienté ouest, cette fois-ci, le manteau neigeux n'est pas transformé et montre des signes de plaquage. Cette pente d'une bonne trentaine de degrés ne m'inspire qu'une confiance toute relative. La fin est proche. La pente a tenu. Une dernière bouffée d'énergie et nous y voilà.

Nous nous arrêtons au sommet de la pente de neige, sur l'arête. Une centaine de mètres d'escalade en plein vent nous sépare du vrai sommet rocheux — le « Woolley », 3960 m. Nous nous contenterons de là où nous sommes... Derrière la crête, nous sommes à l'abri des rafales. Le temps est superbe, les deux canines jumelles de l'Ushba (4710 m) daignent enfin se montrer, timidement, au-delà d'une brèche dans la muraille de la Shkhelda. Parce qu'il fait beau, mais le fœhn persiste et une carapace de nuages englobe toujours les sommets autour de la frontière géorgienne, au sud. En tout cas, du peu que l'on en voit, c'est vrai qu'elles ont de la gueule, ces canines !


Au fond, les deux canines de l'Ushba, nord à gauche (4710 m), sud à droite (4710 m)

Au nord-ouest, ce sont les deux sommets de l'Elbruz, moins gracieux, mais largement aussi mythiques ; au nord, le Kavkaz, à l'ouest le Donguzorun, recouvert d'une calotte de glace, sur lequel une bande de nuage semble surfer...

Nous sommes neuf à être montés là-haut, plus notre guide Viktor, dont c'est une première en skis ! Nous sommes un peu en-dessous de 4000 mètres. 2200 mètres de dénivelés et quinze kilomètres de glaciers pour y parvenir ; tu m'étonnes que j'en avais plein les pattes !

La descente débute dans une neige pourrie, croûtée. Mais ça va en s'améliorant pour devenir franchement bon sur les derniers deux tiers de la seule pente de la balade. Sauf que mes cuisses ont un peu de mal à suivre cette fois-ci. Il fait toujours aussi beau. Et chaud. Retour où le but du jeu est de pousser le moins possible sur les bâtons. Se laisser glisser dans les traces, sur les talons de Viktor, qui n'a pas son pareil pour aller le plus loin possible sur les planches. La neige sur le glacier est parfaite, dommage que la pente ne soit pas au rendez-vous. En revanche le Soleil de l'après-midi fut sans pitié pour les pentes alentours qui se purge sans discontinuer : ça dégueule de partout ! Les moraines latérales ravinent à fond. Gare aux caillasses qui dévalent sans prévenir !

Finalement il faut bien finir par quitter les skis, même si Viktor, lui, est un jusqu'au-boutiste. Je préfére limiter la casse et poursuivre à pieds. Il nous trouve quand même un petit raccourci de derrière les fagots, sur le dépôt d'une avalanche, qui nous amène directement au camp après la traversée d'un torrent tumultueux ! Trop fort, Viktor ! Nous arrivons après près de 10h de ski. Une pomme et un jus de fruit m'attendent. Une douche aussi, accessoirement...


Notre guide Viktor, le visage buriné et souvent grave, me fait parfois penser au guide espagnol dans « Astérix en Hispanie », recruté pour traverser les Pyrénées par les sommets, au nez et à la barbe des Romains :

Plus tard au sommet de la montagne...
- Eh bien ? Nous t'attendons !
- C'est que...Pouff, pouff... Vous n'avez pas pris le chemin habituel, alors, je me suis perdu !

Évidemment, Viktor ne se perdait pas et n'arrivait la langue pendante, mais quand même, quand même, à plusieurs reprises pendant ce séjour, je n'ai pu m'empêcher de penser à cette image...


À suivre...


D'autres images.

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