Caucase - « Droit dans la pente »

Publié le par Guillaume

Les épisodes précédents :
« Approche motorisée »
« Premières traces »
« La vallée des Merveilles »
« Neige et Brouillard »
« Premier sommet »
« Escapade géorgienne »
« La malédiction du tout en camion »
« Purée de pois »
« Quand y'en a plus, y'en a encore »
« Transfert »


Mardi 17 avril 2007

Au beau milieu de la nuit, je me suis réveillé, les pieds dépassaient de la couverture, le froid s'immiscait sous les draps. Et une envie pressante se faisait sentir. Flûte ! Et ces foutus chiottes à l'autre bout de la Terre. J'enfile ma polaire et pieds nues dans mes sandales je sors sur la terrasse. Tant pis, la prochaine chute de neige effacera « mon crime ». Une fine couche de poudre blanche saupoudre le plancher, dans laquelle mes sandales laissent de belles traces ! L'auteur du crime, si crime il y a, ne sera pas très difficile à identifier ! Malgré le froid mordant j'ai quand même pu constater que le ciel au-dessus de ma tête était constellé d'étoiles... De bonne augure ! Et comme je n'étais pas suffisamment couvert pour me plonger dans quelques rêveries astronomiques, j'ai réintégré ma piaule fissa. Et j'en ai profité pour me glisser dans mon duvet, eh, eh, eh !

Réveil vers 6h30, tandis que le Soleil illuminait déjà les crêtes alentours. Petit déjeuner une demi-heure plus tard ; nous nous habillons chaudement pour affronter le froid matutinal qui ne manque pas de mordre (sauvagement) non seulement sur le trajet jusqu'au réfectoire, mais aussi et surtout dans la salle à manger elle-même. D'autant plus que point de feu dans la cheminée ce matin. Petit déjeuner dont le menu se situerait entre celui de l'Elbrus Camp et celui de l'Ullutau Camp. Pas d'eau froide pour remplir les pipettes. Tant pis, je marcherais à l'eau chaude puis tiédasse pendant la montée. Beurk !

Grâce à la fine couche de neige fraîche tombée la veille, nous pouvons chausser devant notre chalet. Nous allons explorer la vallée qui part au sud-est du camp. Nous décollons vers 8h00 pour aller louvoyer au milieu des cailloux morainiques. Très très peu de neige pour la saison, ici aussi. Nous nous retrouvons bientôt sur le fil de la moraine latéral gauche du glacier Mizhirghi. Nous suivons la trace du groupe aperçu la veille. C'est beau ce cheminement sur le fil exact de cette moraine. La paroi qui nous surplombe à droite dégouline de neige poudreuse. Je suis devant et m'extasie à chaque pas devant tant de beauté. Devant moi, au fond de la vallée une superbe muraille de glace et de rocher se dresse, toute illuminée : là, quelques « 5000 » veillent... Dikhtau... Pushkin... Mizhirghi... Le Soleil éclaire la neige fraîche, le paysage tout de blanc vêtu s'orne de mamelons d'ombres et de lumières. Féerie du paysage immaculé.

Nous décidons d'aller dans un vallon à gauche. Pour ce faire, il faut d'abord descendre de la moraine. Une échappatoire se creuse un peu plus loin. Ensuite il faut traverser transversalement le glacier. Champs de cailloux. Là, Alexey dit stop. Je stoppe. La pente initialement prévue n'est qu'un vaste champ de cailloux inskiable d'après nos guidos. On devine pourtant que ça passe quand même. Nos guides préfèrent nous emmener dans le vallon d'à côté, même si nous ne voyons pas bien l'intérêt. Je suis prêt à me plier à leur connaissance du terrain, même si le glacier suspendu que l'on voit semble déverser sa glace pilée sur le passage... Et José fait de la résistance. Il veut aller dans la première combe. Michèle, Dominique, Didier font également sécession. Et comme j'allais pas les laisser partir tout seuls, j'ai donc incurvé ma trace vers la-dite combe. Et puis je me suis lâché. Une envie de dépenser un peu d'énergie, enfin, ou bien peut-être un zeste d'énervement suite à ces tergiversations, ou encore la perspective de ne pas avoir Viktor sur les talons, pour me crier « slowly, slowly, too steep, too steep ». Bref, je suis parti droit devant. J'avais les cales, alors forcément la trace était un peu raide. Peut-être. La neige était fraîche, très profonde, d'une incroyable légèreté. J'étais devant. Je creusais ma tranchée. Je tournicotais entre les rochers, la configuration erratique du terrain invitait à quelques circonvolutions. J'avançais bien. J'étais bien. Tout seul devant. Dans le silence, enfin. Sans personne devant sur les skis de qui buter par quelque stupide inadvertance. La liberté. La liberté de fuir l'horripilant « gnik-gnik » de l'une des fixations de Dominique. Depuis le début, sa fixe gnike-gnike. Seule solution : partir devant. Loin devant. Et en plus, ça marche !

Je traçais, et je me disais que je finirais bien par m'arrêter pour les attendre. Je tournais entre les cailloux. Et puis ce fut la langue du glacier, toute lisse. Là, je me suis amusé à suivre la trace d'une boule de neige : boum ! droit dans la pente sur les vaguelettes. Je suis arrivé sur le replat du glacier. 3450 mètres. Voilà plus de six cents mètres que j'ai pris la tangente. Une heure. Je m'arrête sur une pierre. Debout. Sur mes skis. Didier, puis Dominique, qui semblent avoir moyennement apprécié mes ultimes élucubrations, arrivent. Dominique :
- À chaque fois que je jetais un œil sur mon altimètre, il indiquait toujours deux chiffres(1) !
Je n'en croyais rien, après tout j'étais devant à la trace, dans la profonde de surcroît : je n'ai pas pu monter à plus de 600 mètres/heure pendant une heure ! José arrive peu après :
- Ça va, dis-donc !
- Ben oui. En fait, je crois que j'ai oublié d'enlever mes cales de montée !

Nous étions sur le replat du glacier, entouré d'une muraille. À gauche, un col accessible seulement s'il avait été enneigé, au fond, peut-être un couloir faisable. Mais finalement c'est la pente de droite qui a retenu notre attention, débouchant sur une épaule. À défaut de sommet — c'est que les sommets sont pointus dans ce pays, pas toujours facile d'y aller à skis. En plus on aura peut-être une vue sur nos copains dans la combe d'a côté.


Au-dessus d'une belle pente encore immaculée, notre objectif du jour, le petit collet à droite.

Je pensais avoir ma dose de traçage pour aujourd'hui. Mais non. Je suis reparti. Un demi sneaker, une rasade d'eau tiédasse — sans nuage de lait — et je suis reparti. Le rythme fut moins effréné, la trace moins poétique, les courbes avaient laissé la place a d'aigües angulosités. Zigs et zags d'une régularité géométrique sur une pente superbe. Une neige poudreuse à souhait. Nous gardions nos distances, mais je n'étais pas vraiment inquiet sur le risque : la couche de neige avait une bonne cohésion. Je n'avais pas attendu tout le monde, puisque de toute façon, il valait mieux garder un maximum de distance entre nous dans cette pente. Mais déjà Alexey arrivait sur le replat du glacier. Alexey, qui a finalement préféré suivre les contestataires, visiblement, plutôt que d'aller avec les autres. Il se sentait responsable. Encore que nous avions une corde, et notre autonomie pour nous. Que demander de plus ? Michèle arrivait peu après.

À mi-pente, ça se redressait un peu. On passait d'un petit trente degrés à un trente-cinq bien tassé. Je traçais dans les vestiges d'une petite coulée. Le dénivelé à faire se révéla plus important que ce qu'il n'en paraissait d'en bas. Le rythme s'en ralentit, au fur et à mesure que j'en prenais un peu plus dans les pattes. À cinquante mètres sous l'épaule, j'en étais à mes milles mètres de trace. José m'a rejoint, je lui ai proposé de passer devant. Pour la peine, je me suis senti tout léger sur les derniers mètres, bizarrement !


Nous avons atteint l'épaule rapidement. Une épaule sans nom, sous un sommet au nom indéchiffrable : si nous avions une carte en anglais de la vallée du Baksan, seule celle en cyrilique nous guide par ici... En attendant Michèle et Alexey, nous sommes allés crapahuter au-dessus avec les crampons. On voyait les copains en-dessous, dans le vallon d'à côté. Le ciel s'était couvert dans l'intervalle, la vue était bouchée. Dommage. J'ai pas pris le bon chemin pour grimper sur un gendarme, je pédalais dans la semoule, et comme tout le monde était arrivé, je n'ai pas insisté, je suis redescendu.

J'ai chaussé les skis et je me suis élancé dans la pente à la poursuite des autres. Quatre cents mètres de bonheur total. Une neige excellente, une belle pente enchainée de haut en bas. Wouhaou ! Je rejoins rapidement les autres au niveau du rocher de la « pause ».

Bientôt le glacier laisse place aux cailloux, et là, je mets le frein. Traîtres pièges insidieusement planqués sous le frêle manteau de neige fraîche. À mi-pente, nous croisons Antoine qui, initialement parti avec l'autre groupe, se sentait visiblement frustré et partait pour enquiller notre balade avec la sienne. Personne n'est vraiment motivé pour l'accompagner. Mais Antoine est un grand garçon qui en a vu d'autres, alors... La suite de la descente fut surtout du ski-caillou, puis du caillou sans skis, à pieds.

À 15h00 nous étions de retour au camp, un « petit » 1700 mètres dans les pattes. Après nous être changés, petite collation devant un feu de cheminée. Alexey, le chef, en profite pour nous sermoner sur notre attitude, pas très responsable, selon lui. Quant à nous, nous ne nous trouvons rien à redire... Antoine revient sain et sauf un peu plus tard dans l'après-midi. Que nous, nous passons à papoter. D'ailleurs, Michèle a pas mal critiqué ma trace, un peu raide, certes. Mais pourtant, elle était belle, ma trace ! Une véritable œuvre d'art. Éphémère. Et mon public, restreint, n'a pas su l'apprécier à sa juste valeur. Artiste incompris, comme tant d'autres...


(1)Les altimètres « standards » de Suunto indiquent la vitesse ascentionnelle (presque) instantannée en mètres par minute ; 10 m/min, ça fait déjà du 600 m/heure...


À suivre...


D'autres images.


Publié dans caucase

Commenter cet article