Ne dites pas à Dieu ce qu'il doit faire

Publié le par Guillaume

Une excellente biographie d'Einstein, par François de Closets. Elle est parue en 2004, juste avant l'année 2005 dite « de la Physique », en hommage à Einstein, justement, cent ans après son année « miraculeuse » de 1905, où il a publié cinq papiers, signant l'acte de naissance de la physique moderne. Un article qui sera à l'origine de la physique quantique, un autre mettant au point la relativité restreinte, et un troisième sur la désormais fameuse équivalence masse-énergie E = mc2 ! Une biographie parmi tant d'autres : la vie d'Einstein est parmi celles les plus étudiées au monde, ses archives décortiquées depuis plus de 25 ans, à peine un tiers est publié. L'année 2005 fut l'occasion de voir fleurir une floppée de livres consacrés au grand maître de la physique. Quand celui de François de Closets est paru, je me souviens avoir lu une très bonne critique quelquepart. J'ai donc sauté sur l'occasion lorsqu'il est paru en poche, en janvier de cette année. Et je me suis régalé. J'ai lu ces 439 pages comme un roman. Le roman d'une vie. Une vie dense, certes, mais Ô combien passionnante ! Une vie qui a aussi fait le XXème siècle.

François de Closets analyse avec talent tous les aspects de la vie du grand homme, au vu des derniers éclairages de l'étude des archives. L'écrivain se penche sur les jeunes années, la genèse du génie, le « créateur et rebelle » de Banesh Hoffmann, un autre biographe, physicien et accessoirement collaborateur d'Einstein. Puis sur sa courte vie sentimentale, non sans avouer au final, qu'Einstein n'est pas un saint, qu'il a bel et bien raté sa vie privée ; on ne peut pas être bon partout. Le douloureux accouchement de la relativité générale, dans les années 1910. Mais probablement lui seul pouvait y parvenir. La relativité restreinte aurait probablement été découverte sans Einstein, avec peut-être quelques années de retard, elle était malgré tout dans l'air du temps. Mais la relativité généralisée aurait eu besoin de beaucoup plus de temps pour voir le jour sans lui. Et puis la célébrité, après l'annonce de la déviation des rayons lumineux par le Soleil, observée lors de l'éclipse de 1919, preuve éclatante que sa théorie fonctionne. Célébrité, engagement politique, détachement de ses pairs physiciens, à cause de son Dieu qui ne joue pas aux dès, fuite du nazisme et des persécutions antisémites, émigration aux États-Unis... Et puis la bombe...

Non seulement François de Closets raconte les découvertes scientifiques, mais il les explique, aussi. Un écrivain biographe qui pourtant n'est pas physicien. C'est donc la physicienne Françoise Balibar, elle aussi spécialiste d'Einstein, qui a fourni sa science à l'édifice. Et de nous expliquer, au détours des pages, la relativité, la mécanique quantique ou la physique nucléaire, sans pour autant noyer le lecteur, juste ce qu'il faut pour comprendre le contexte... Ce livre est d'une grande clareté, de Closets semble lire dans Einstein comme dans un livre. Il nous le fait apparaître comme un homme d'une profonde logique, dans sa manière de penser et dans sa manière de vivre. Logique dans sa démarche scientifique, où il a inventé la liberté d'esprit, il a donné un « permis de penser illimité », logique dans ses convictions, sionisme, pacifisme convaincu. Sionisme qui l'amène à soutenir les juifs de tous les pays, et en particulier la création de l'état d'Israël, dont il aurait pu devenir le second président. Pacifisme dont le seul écart fut d'écrire à Roosevelt de se lancer dans la course à la bombe atomique. Ce qu'il regrettera tout le reste de sa vie. D'autant que l'Allemagne nazi a préféré la course au V2 à celle à l'arme atomique. Le projet Manhattan n'était pas nécessaire quand on regarde l'histoire a posteriori. Mais c'était trop tard : la physique nucléaire était tombé sous le joug incontrôlable des militaires. Le pire dans tout ça, aux yeux d'Einstein, c'est que la science belle et pure - « sa chère physique » - n'ayant d'égale que la philosophie avant la guerre, se retrouve souillée par ces applications destructrices, et cette épée de Damoclès qui pèse désormais sur le genre humain.

Le biographe ne se contente pas de relater les évènements, il analyse le mythe. Un mythe que son ami Charlie Chaplin révèle à Einstein sous la forme : « Moi, on m'acclame parce que tout le monde me comprend et vous on vous acclame parce que personne ne vous comprend. » De fait personne ne comprend la relativité. Mais le monde découvre « un savant d'Épinal, un homme qui vit hors du monde, perdu dans ses calculs. Sa figure, son allure confirment son indifférence à la vie quotidienne. » Ce n'est pas goût de la provocation, seulement comme ça. Il se fiche éperdument des apparences. Et le monde l'aime et l'idolâtre ainsi...

En dehors de son engagement politique, la ligne de conduite du personnage est exemplaire. Après avoir mis sur pied la relativité générale, il travaille sur une théorie unificatrice des champs, réconciliation de l'infiniment petit avec l'infiniment grand. Le monde microscopique est décrit par la naissante mécanique quantique à laquelle il ne peut se résoudre malgré ses succés évidents : « Dieu ne joue pas aux dés » ce à quoi Niels Bohr rétorquera : « Einstein, ne dites pas à Dieu ce qu'il doit faire » ; tandis que le monde macroscopique l'est par la relativité générale et son déterminisme. Il ne parviendra pas à unifier l'explication du monde, mais n'adoptera pas non plus la « nouvelle physique ». Mis à l'écart de ses pairs, il n'en reste pas moins visionnaire puisque la quête de l'équation ultime, de la théorie unificatrice est l'une des grandes quêtes de la physique théorique du XXIème siècle. Einstein n'avait pas tord. Il était seulement en avance sur son temps. Seule son intime conviction que la nature ne pouvait être agencée qu'avec déterminisme l'a emmenée voguer bien loin des préoccupations des physiciens des années 1920-1940. Sa foi en un Dieu créateur l'aura tenu à l'écart, au grand dam des grands concepteurs de la mécanique quantique, Niels Bohr en tête. Non pas qu'Einstein soit croyant au sens religieux, mais pour lui « l'ordre cosmique est d'essence transcendantale, c'est la divinité même. » Un Dieu familier, « le Vieux » comme il l'appelle.

Avec son éclatante intrusion dans le monde scientifique en 1905, Einstein a signé la mise au rebut du fameux « éther », cette substance miraculeuse qui était supposée servir de support matériel à la propagation des ondes lumineuses... À la fin du XIXème siècle la physique pensait avoir tout compris à quelques détails près. Détails qui se sont révélés être de grosses brèches dans l'édifice. À la fin du XXème siècle, la physique pense de nouveau avoir à peu près tout compris, à quelques détails près. Notre compréhension de l'Univers est assez solide, si l'ont admet la nécessaire présence de « matière sombre » dont on ignore la nature. Si l'ont admet aussi la nécessaire présence d'une mystèrieuse « énergie noire » qui engendre une gravité répulsive, et dont la nature est sujette à toutes les spéculations... À un siècle de distance, un problème a été résolu, deux autres ont surgi, comme le faisait remarquer l'astrophysicien Alain Blanchard en conclusion d'un colloque international de cosmologie il y a quelques années... ! À quand un nouvel Einstein ?

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Pentcho Valev 13/07/2006 08:34

SI EINSTEIN AVAIT CHOISI C'=C+V
Banesh Hoffmann, "La relativite, histoire d'une grande idee", Pour la Science, Paris, 1999, p. 112:
"De plus, si l'on admet que la lumiere est constituee de particules, comme Einstein l'avait suggere dans son premier article, 13 semaines plus tot, le second principe parait absurde: une pierre jetee d'un train qui roule tres vite fait bien plus de degats que si on la jette d'un train a l'arret. Or, d'apres Einstein, la vitesse d'une certaine particule ne serait pas independante du mouvement du corps qui l'emet! Si nous considerons que la lumiere est composee de particules qui obeissent aux lois de Newton, ces particules se conformeront a la relativite newtonienne. Dans ce cas, il n'est pas necessaire de recourir a la contraction des longueurs, au temps local ou a la transformation de Lorentz pour expliquer l'echec de l'experience de Michelson-Morley. Einstein, comme nous l'avons vu, resista cependant a la tentation d'expliquer ces echecs a l'aide des idees newtoniennes, simples et familieres. Il introduisit son second postulat, plus ou moins evident lorsqu'on pensait en termes d'ondes dans l'ether."
Supposons que Einstein n'a pas resiste a la tentation de recourir aux idees newtoniennes (ses propres idees d'avant 13 semaines) et a dit: "La lumiere a des caracteristiques d'une onde mais EN CE QUI CONCERNE LA VITESSE, le photon "jete" d'une source lumineuse se comporte exactement comme la pierre jetee d'un train et donc sa vitesse est c'=c+v, ou c est la vitesse du photon par rapport a la source et v est la vitesse relative de la source et de l'observateur." Est-ce que la formule c'=c+v aurait ete correcte? Est-ce qu'ensuite elle aurait ete confirmee par l'experience? Par exemple, le facteur du decalage de la frequence, 1+V/c^2, ou V est le potentiel gravitationnel, confirme-t-il la vitesse variable c'=c+v ou la vitesse constante c'=c choisie par Einstein? On peut trouver plus d'information dans le blog de la revue NATURE:
http://blogs.nature.com/news/blog/2006/02/testing_times_for_einsteins_th.html
Pentcho Valev