Les premiers seront les derniers

Publié le par Guillaume

Des choses que j'ai écrit il y a quelques temps...


Dimanche 30 Janvier 2005


Réveil 5h. Finies les grasses matinées jusqu'à 6h de ces derniers temps. On repart sur de nouvelles bases, plus saines. Au moins à cette heure, ce n'est pas le talon de la voisine du dessus (d'ailleurs a ce propos, je suis arrivé à la conclusion que cette bonne femme était la mauvaise foi incarnée... Dommage, parce que y'a pas moyen de discuter avec ce genre de personne. Reste à la trucider :-), mais bel et bien mon réveil qui me tire du pays des songes. Le sac et les skis sont déjà prêts depuis la veille. Reste à préparer un litron de tisane aux fruits pour essayer la bouteille thermos que j'ai acheté hier. Elle est trop lourde pour que je la mette dans le sac à dos, mais trouver ça dans la voiture au retour, ca pourrait être sympa ! Quant à la tisane, c'est un délice. J'ai essayé LE marchand de thé en vrac de Padoue, qui a aussi un étalage de tisanes aux fruits incroyable. Depuis je trouve les sachets du supermarché totalement insipides. Bref, ce sera Frutti del Bosco (Fruits des bois). Moi, je déjeune d'un café (faudra que je vous parle du café italien, un jour !), car je vais devoir conduire, et de quelques tartines. Bientôt il est temps d'aller enfourner tout le matos dans la voiture. Puis de passer prendre Bruno et Dani. On va rejoindre le reste de la troupe, Andrea et sa copine Lara. La sœur d'Andrea vient avec nous également. Au total, trois mecs, trois nanas. On ne peut faire plus équilibré !

Direction Belluno, par l'autoroute. Je suis la voiture d'Andrea. À cette heure matinale, le traffic est assez réduit, ça se passe sans problème. Nous allons faire le Col Nudo (2471 m), dans le massif de l'Alpago. Rien à voir avec un col (qui se dit passo ou forcella en italien, selon la taille du-dit col), c'est bel et bien un vrai sommet. Une rando de plus de 1400 mètres de dénivelés. Le temps est splendide, pas un nuage, les lueurs de l'aube rosissent bientôt l'horizon. En sortant de l'autoroute, arrêt petit déj' dans un troquet. Je ne prends rien, j'ai déjà déjeuné. Puis, de petite route en petite route, et de petite route en chemin plus ou moins scabreux (comment traverser un torrent qui, en hiver, se résume en une belle et large plaque de glace, inclinée vers l'aval ?), nous arrivons au point de départ. Tandis que nous nous préparons, deux autres voitures arrivent, pour faire visiblement la même chose que nous.

Nous partons à pieds, les skis sur le sac : il n'y pas de neige au départ. Ça, nous le savions déjà. Ce sont les trois cents premiers mètres de dénivelés, environ, qui sont ainsi. Dont un sentier super raide, et tout verglacé, qui tire droit dans la pente sous le couvert forestier. Avec les skis sur le dos. C'est lourd quand même une paire de ski (surtout que je n'ai pas les planches ultra-light ultra-machin et ultra-bidule de chez chouette-chose) ! Je suis devant, avec Andrea, l'alpiniste. Je le suis. Pour le moment il va à mon rythme. Les autres sont déjà derrière. Il ne veut pas les attendre : faut qu'ils apprennent à trouver leur chemin eux-même. Dixit. Bon. Mais ne sommes-nous pas là pour faire un tour sympathique entre amis ? Enfin, je n'argumente pas plus que ca. Le rythme me va. Le sentier s'élargit un peu, la neige se fait plus abondante, nous pouvons, enfin, chausser les skis. Le sac à dos perd soudainement la moitié de son poids. Au bas mot. De fait, malgré mes deux litres de flotte, les crampons, le piolet, la sonde, la pelle, la bouffe, et tout le reste, il ne pèse quasiment plus rien ! À la bonne heure. Nous suivons une trace qui nous précède, trace qui suit scrupuleusement le tracé du GR, malgré les balises qui émergent difficilement du manteau neigeux, et malgré un passage un peu raide, dans les arbres, rendu scabreux par la neige. Mais ça le fait. Quoiqu'il en soit, la trace en question ne va pas au bon endroit, nous la quittons rapidement pour voler de nos propres ailes. Nous progressons sur une neige dure, sur une pente assez raide, le tout dans un vallon superbe. Je suis sur ses talons de mon prédécesseur. Nous n'échangeons que très peu de mots. Probablement la barrière de la langue, ou le fait que l'on se connaisse encore à peine, ou plutôt, l'effort que nous fournissons. Un peu de tout ça. Sauf qu'il fait une trace trop raide. Ça fatigue beaucoup plus d'aller droit dans la pente que de faire une trace moins pentue avec plus de zigzags. Or il y a encore un bon bout de chemin à parcourir jusqu'au sommet, il faut garder quelque réserve. Je fais donc ma propre trace. Mais ce n'est pas de son goût, il préfère faire une seule trace. Pour que les autres derrière, s'y retrouvent (???!!??). Bon. Je me tais : parler, et à fortiori argumenter, coupe le souffle. N'empêche que s'il veut que je le suive, il n'a qu'a tracer moins raide. M'enfin !



À la sortie du vallon, l'itinéraire emprunte un parcours vallonné, très joli, au milieu de gros rochers en parti recouverts de neige, avant d'aborder la pente terminale. Je passe devant. Je n'aurais jamais cru cela possible. Peut-être qu'Andrea est allé trop vite au départ, dans l'objectif de me voir lever le pied ? C'est vrai, ça la fout mal de voir ce petit français s'accrocher à ses basques... Mais il est reste accroché, le petit français. Pour le meilleur et pour le pire. Ou alors c'était un test ? Un test de passage ? Pourquoi a-t-il démarre sur les chapeaux de roue, ce con ? Ma foi, peut-être fait-il toujours comme ça... Il me suis toujours, mais tire un peu la langue. Moi aussi. Je lève le pied : c'est vrai qu'il est parti à toute vitesse, et moi aussi, pour la peine ! Bref, tant bien que mal, nous arrivons au col qui précède le sommet. Trois heures et demi pour arriver là. Un peu plus de 1400 mètres de dénivellé. Pas mal. Pour aller au sommet, il faut suivre un bout de crete. Nous mettons les crampons, c'est plus sûr. Et puis ça me permet d'essayer les miens, tout neufs ! On y va aussi avec le piolet (que j'essaye lui aussi), même si cela s'avèrera superflu. Et nous voilà au sommet ! La vue est exactement incroyable. Le regard porte loin, l'air est pur jusqu'à l'horizon, barré, entre autres, par les grands sommets des Dolomites au nord-est. Superbe ! Nous ne sommes pas très haut, 2471 metres, ce n'est pas tant que ça, mais nous sommes néanmoins sur le plus haut sommet de l'Alpago, ce petit massif dans les Préalpes, pas très loin de Belluno. Un des seuls endroit où on peut encore faire du ski de rando dans la région, à défaut de neige par ailleurs...



Un petit air frais nous invite gentiment à tourner les talons pour revenir sous la corniche du petit col. À l'abri du vent. Là, on s'installe pour attendre les autres, casser la croûte, profiter du Soleil et de la solitude des cîmes. Solitude qui ne dure pas, d'autres randonneurs du dimanche arrivent déjà... Quand mon compagnon, probablement inquiet de savoir sa copine en train de suer sang et eau toute seule en bas, me propose de descendre à leur rencontre. Humm. Et mon bain de Soleil, alors ? Bon OK. Ce n'est pas comme ça qu'il va m'avoir, j'irais jusqu'au bout. Na. Sauf que je casse une croûte avant. Besoin d'un peu d'énergie, moi, avant de remettre ça ! Lui est déjà tout prêt. Il s'en va avec la ferme intention de revenir, puisqu'il laisse son sac. Deux minutes plus tard, il me crie d'en bas "Guillaume, le pelle ! Le pelle nel mio ziano!". C't'andouille, il a oublié de prendre ses peaux... Sans elles, pour remonter, ça va être coton. Je récupère donc ses peaux (et ses couteaux) que j'enfourne dans mon sac (car je me sépare jamais de mon sac comme ça, moi, en montagne !), et je descends. Neige dure, pourrie. Pente raide. Jambes un peu rouillées par l'effort de la montée. Bref, je rejoins le petit groupe, quelque 200 mètres plus bas. Lara râle, dirait-on, en aurait-elle plein les baskets ? Bah, son mec est là pour la motiver. Dani, qui n'a pas de couteaux, chausse les crampons, et met ses skis sur le sac. La neige est trop dure et la pente trop raide pour se passer des couteaux... Elle va se taper la dernière pente à pieds les skis sur le dos. Les ressources de cette fille sont incroyables : c'est bien plus éprouvant de marcher les skis sur le dos que de les avoir aux pieds. Et tout ça, avec le sourire... Moi je repars tranquillement. Je la suis de loin, j'en profite pour faire quelques photos. Le paysage est grandiose !

Ainsi cette balade est parfaite : une premiere montée pour transpirer un peu, sentir le corps fonctionner, la machine musculaire travailler, et une deuxième pour flâner, regarder le paysage, prendre des photos... Les deux aspects que j'adore en montagne... Deux en un ! J'accélère un peu le pas sur les derniers mètres. Je rejoins les autres au col. Lara semble épuisée (mais pas de panique, ça retrouve vite une contenance, ces bêtes-là !), et Dani arrive doucement mais sûrement, avec le sourire, toujours !



Je re-enfile les crampons. Re-balade sur le fil de l'arête jusqu'au sommet avec les autres. Le chemin est bien tracé désormais : une foule est passée ! Sommet. Photos, embrassades, on se félicite, et tout le tintouin à l'italienne. Ma foi, c'est surprenant au début, et puis on s'y fait. On s'y habitue, et on finit par apprécier ces élans d'humanité dans la fraîcheur minérale de la cîme. Ces italiens, quand même ! Les filles nous virent du sommet. Nous les mecs. Elles veulent pisser tranquille. Quand même, polluer la neige immaculée du sommet de cette façon... Retour au col. Puis préparation pour la descente.

Andrea s'élance pour la seconde fois dans la pente. Puis Lara, puis Bruno. Bruno qui se casse la figure dès le premier virage. La neige est dure, la pente est raide, il glisse, glisse, glisse... et finit par s'arrêter, ouf ! Il avait oublié d'attacher une de ses fixations. Quel âne ! Je reste avec la petite dernière, Dani, qui ne sait pas skier. Quelle bande de zouaves, tous autant qu'ils sont que d'abandonner leur amie en haut d'une pente raide, elle qui ne sait pas skier. Franchement. Et s'il lui arrive un pépin, hein ? Bon, je préfère rester pas trop loin, au cas ou. Elle descend en dérapage au début. Doucement, mais sûrement. Puis en traversée, avec conversion les fesses par terre à chaque bout. Plus bas, elle attaque des virages. Ses virages semblent toujours périlleux, réalisés avec toute la concentration du moment, effectués en équilibre instable sur le fil de la carre, et à chaque réussite on a envie d'applaudir ! Petit à petit, de virage en virage, de chute en chute, on descend. Les autres nous attendent toujours plus bas. Lâcheurs. Dès que nous les rejoignons, hop ! ils s'éclipsent à nouveau. Pendant ce temps je fais quelques images. La montagne est de plus en plus belle dans les lueurs de fin d'après-midi. Nous sommes seuls dans l'immensité. Quel plaisir !



Je suis super serein lors de cette descente qui s'éternise. Cette fois-ci, tout est prévu : j'ai la frontale dans le sac, j'ai la carte, je suis autonome. Donc tout baigne. Dani commence à sérieusement sentir la fatigue. C'est que la descente aussi pompe son lot d'énergie, surtout quand on doit se démener comme un beau diable pour tenter de faire aller les planches sur le bon chemin. Je lui dis d'y aller tranquillement, de surtout ne pas se faire mal. On a tout notre temps. Ce serait idiot de ne pas arriver entier ! Et elle continue, malgré tout, ses efforts, ses virages dans cette neige pourrie ; elle garde son sourire. Une constante. Les autres nous attendent au soleil, juste à la limite de l'ombre... Au-delà, le Soleil sera couché pour nous.



Et Dani d'annoncer aux autres que je suis un saint ! Rien de moins. Me voila canonisé maintenant ! De simple mortel ignoré, je me retrouve dans un panthéon qui m'est totalement étrangé et inconnu de surcroît. Que fais-je là ? Saint ! Il ne manquait plus que ça. Bref, sur ces élucubrations typiquement féminines, nous repartons. Le Soleil disparaît. Reste l'ombre. Puis la forêt et son manque de neige. Ils se sont arrêtés pour déchausser, mettre les skis sur le sac, et enfiler les crampons pour descendre le sentier verglacé. Je fais de même. Ainsi aucun risque de glisser par inadvertance pour aller se fracasser le crâne contre un arbre qui aurait eu la malencontreuse idée de se trouver sur la rampe de décollage, quelque mètres plus bas. De fait, je descends presque en courant. Habille comme je le suis, c'est les naseaux tout fumant que j'arrive en bas ! Une vraie machine à vapeur ! Reste un bout de chemin pierreux à se payer. Je ne me souvenais pas qu'il était si loooong, ce foutu chemin... Enfin, les voitures.



Là, je continue de répandre mes bonnes actions (franchement faudrait vraiment que j'arrête, parce que ça va forcément mal finir cette histoire !), en offrant ma tisane aux fruits, toute chaude sortie de son thermos, à la ronde. C'est vrai qu'elle est super bonne et que ça fait du bien par ou ça passe ! Il fait nuit quand nous terminons de plier les affaires. Il est 18h passé. Nous nous arrêtons dans le premier bled en redescendant dans la vallée pour aller boire un verre (et manger un morceau) tous ensemble. Je commence d'apprécier ces moments d'après-rando, où l'on se pose dans la douce chaleur d'un troquet. Qui plus est il est désormais strictement interdit de fumer dans un lieu public dans ce pays. En plus, ça marche (pas comme en France) : on peut respirer, enfin, dans les bistrots ! On se quitte en se disant à la prochaine... Je ramène Dani et Bruno à bon port, chez eux, à Padoue. Et moi avec, par la même occasion !

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