Serais-je épicurien ?

Publié le par Guillaume

En octobre dernier, alors que j'étais en France, je rentrais de Marseille, j'écoutais la radio. France Inter. C'était une émission de fin d'après-midi, je ne me souviens plus du titre, mais l'invité était le philosophe Michel Onfray. J'ai prêté une oreille attentive car j'ai lu un bouquin de lui que j'ai beaucoup aimé : "Antimanuel de philosophie". Et entre autres choses, il a parlé de l'épicurisme. Disant par là, que la philosophie d'Épicure n'avait rien à voir avec l'épicurisme tel qu'on le conçoit de nos jours, cette quête dépravée des plaisirs. Non, l'épicurisme, c'est la quête du plaisir, mais c'est plus subtil que la recherche du plaisir immédiat : l'épicurien (disciple d'Épicure) n'est pas celui qui boit jusqu'à devenir ivre, c'est celui qui boit en tenant compte du lendemain... Le plaisir présent ne prend pas le pas sur le plaisir futur.

Du coup je me suis senti concerné. L'impression que cette philosophie était la mienne. Ma façon de vivre, d'aborder la vie. J'ai donc creusé un peu. Voici le résultat de mes recherches. Rassurez-vous, il ne s'agit pas d'un essai de philo. Juste un petit clin d'œil sur un ancien grec qui avait de belles idées sur la vie.

Définitions (Le Petit Robert)

épicurien, ienne adj. 1/ Philo. Qui est partisan de la doctrine d'Épicure ; qui est relatif à cette doctrine. 2/ Cour. (Par une interprétation abusive de la doctrine d'Épicure). Qui ne songe qu'au plaisir.

épicurisme n. m. 1/ Philo. Doctrine d'Épicure, des épicuriens. 2/ Cour. Morale qui se propose la recherche du plaisir.

Épicure (342-270 av. JC)

Épicure est né en 342 avant JC. A 36 ans il s'établit à Athènes définitivement. Il achète un jardin à l'intérieur de la ville, qui deviendra le berceau de l'épicurisme. Son "école" s'opposait alors aux héritages de Platon et d'Aristote. Mais contrairement à ces dernieres, dont le but avoué était de former les intellectuels de l'époque, futur dirigeants et penseurs, l'école d'Épicure accueille tout un chacun. Même les femmes et les esclaves. C'est dire l'ouverture d'esprit du bonhomme. Car pour lui la philosophie a pour objectif de conduire l'homme - tous les hommes - sur la voie de la sagesse.

L'épicurisme

Cette doctrine est née d'une réflexion sur les moyens de produire le bonheur, car, comme le dit Épicure, "si nous l'avons, nous avons tout ; s'il nous manque, nous faisons tout pour le posséder". Et tout le monde, du jeune homme au vieillard est en mesure de réfléchir à son propre bonheur et sur les moyens de l'obtenir. La philosophie d'Épicure n'est pas une science pure et théorique, comme celle d'Aristote, mais plutôt une règle pratique d'action dans la vie. Épicure rejette toute abstraction. Il ne recherche que la marche vers le bien, et seule la voie la plus droite, la plus rapide vers ce but l'intéresse. Pour suivre sa destiné, l'homme doit simplement se laisser porter par l'élan de sa nature qui l'emporte vers le plaisir.

La morale épicurienne

"La fin de la vie humaine suivant l'accord tacite de tous les hommes, c'est le bonheur." (Sénèque). Il faut bien que le but ultime pour tous les êtres soit le plaisir, car à peine sont-ils nés que déjà, par nature et indépendemment de la raison, ils se plaisent dans la jouissance, ils se révoltent contre la peine. Épicure ajoute : "Nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie heureuse ; nous savons qu'il est le bien premier et naturel ; si nous choisissons ou repoussons quelquechose, c'est à cause du plaisir ; nous courons a sa rencontre [...]".

Qu'est-ce que le plaisir ?

Le premier mot de la morale épicurienne est donc : "Le plaisir est le seul bien". Le second, c'est qu'il faut entendre par là le bien-etre de l'estomac. Pour Épicure tout ce qui touche le corps sans le flatter ou l'irriter est indifférent. "Je ne conçois pas en quoi peut consister le bonheur, je ne comprends plus le vrai bien si j'écarte les plaisirs que produit le goût, si j'écarte ceux que le chant procure à l'ouïe, si j'écarte les impressions agréables que la beauté des formes procure à la vue ; si je retranche toutes les sensations qui nous viennent par les organes du corps."

La pensée et la science n'ont de valeur et ne se justifient qu'autant qu'elles mènent à la jouissance, et la philosophie elle-même qu'est-elle autre chose qu'une énergie qui, par des discours et des raisonnements, procure la vie bienheureuse, c'est-à-dire la vie voluptueuse ?

Le plaisir de la bonne chair est toujours à la base de la morale. Cet élément va persister à travers les âges pour devenir la partie essentielle de la morale épicurienne. N'y aurait-il donc qu'un seul plaisir, le plaisir du corps ? Certes, ce plaisir corporel est le fondement de toutes les jouissances. Néanmoins, après avoir été senti il peut aussi être remémoré. De la jouissance passée le souvenir est gardé, et par suite en se la remémorant, on peut se la souhaiter pour l'avenir. Or c'est l'âme qui se souvient et qui prévoit. C'est une jouissance à deux étages : nous avons affaire au plaisir du plaisir. Le souvenir de la jouissance fera naître le désir et l'espoir.

La mémoire et l'anticipation du plaisir

Certes le plaisir est le bien, mais encore ne faut-il pas l'accepter de la même façon dans les différentes circonstances de la vie. Il s'agit de faire un choix parmi les plaisirs. Une autre école, celle de Cyrène, fondée par Aristippe, préconise de saisir le plaisir quand il se présente, seul le moment présent compte. En revanche pour Épicure il ne suffit pas d'assurer le bien du moment, il en veut un plus stable, c'est la béatitude de toute une vie qu'il entreprend d'organiser, et non seulement la jouissance passagère d'un fugitif instant. En effet, la nature humaine, capable de souvenir et d'anticipation, ne borne pas ses pensées au moment qui s'écoule, et les sentiments qui s'étendent à l'avenir et au passé entrent pour une plus large part que les sensations et les jouissances présentes dans le tissu du bonheur ou du malheur. En clair, il ne suffit donc pas de simplement saisir la volupté au vol sans se soucier de la veille ni du lendemain.

Certains plaisirs sont suivis d'intolérables douleurs ; certaines douleurs produisent le plaisir. Dans ces conditions il importe de calculer les suites de l'un et de l'autre. Toute douleur est un mal, pourtant toute douleur n'est pas toujours à fuir, précisément parce qu'elle peut valoir des jouissances supérieures. Le calcul et la prévoyance deviennent les grands instruments de la félicité.

Vers la sagesse...

L'homme à la faculté de se souvenir et parmi les images du passé, il peut à son gré écarter celles qui lui sont pénibles et accueillir celles qui lui sont agréables. La volonté s'y applique, s'y attache de toutes ses forces, et à la suite de cette concentration l'image peut devenir assez forte pour émousser les impressions sensibles de l'heure présente. Dès lors on peut être heureux comme on le veut, puisque pour l'être il suffit de croire qu'on l'est.

Épicure propose deux remèdes pour combattre le chagrin : bannir l'idée du mal et s'attacher aux idées du bonheur, car il croit que le cœur peut obéir à la raison et la suivre où elle prétend l'amener. Or la raison nous engage à chasser les pensées chagrines, elle nous incite à porter nos regards au spectacle de tous les plaisirs qui peuvent caresser notre imagination. Du souvenir des jouissances passées et de la perspective des jouissances à venir, Épicure remplit la vie du sage. Il substitue aux chagrins qui nous affligent des idées agréables. Par le libre jeu de son imagination le sage oppose un plaisir à une douleur, atteignant ainsi le bonheur même dans l'adversité.

Finalement, pour l'Épicure véritable, la douleur était bien plus redoutable que le plaisir n'était attrayant : ne pas souffrir était le commencement de la sagesse. Le désir, le désir non satisfait est une douleur. Ne point jouir pour ne point souffrir telle est la fin dernière du sage épicurien.

Et moi là-dedans ?

L'épicurien tel qu'on le définit ordinairement de nos jours est en fait quelqu'un plus adepte de l'école cyrénaïque, c'est-à-dire à la recherche du plaisir immédiat. Et le plaisir recherché est souvent celui de la bonne chair : on boit sans se soucier de la gueule de bois du lendemain. Seul l'instant présent compte.

Ces plaisirs instantanés m'ont toujours un peu rebuté. Je n'ai jamais bu jusqu'à l'ivresse, par peur d'être malade après (à voir l'état dans lequel certains se mettent en buvant ne m'a jamais donné envie d'essayer !). Je n'ai jamais fumé une clope, car je crois profondement ce qui est écrit sur les paquets : "Fumer tue", qui plus est, ca pue tellement que je n'ai jamais vu l'intérêt d'essayer. Je ne me goinfre pas, car quand j'ai trop mangé, je me sens mal, je dors mal.... Je préfère arrêter les bonnes choses juste avant le seuil critique. Même si ça ne marche pas toujours... Bref, l'anticipation de la douleur ou du malaise, suffit à gâcher mon plaisir immédiat. Donc je préfère limiter celui-ci et me réveiller en pleine forme le lendemain. Évidemment, ce pas aussi rigide que ça en a l'air...

J'ai toujours détesté être malade. Probablement parce que je le suis rarement. Je n'ai pas l'habitude. Mais je m'efforce de l'être encore moins. J'ai de la chance, car les mets que je préfère manger sont en général des fruits, des légumes, des céréales, bref, que des bonnes choses pour le corps. Les viandes en sauce ne sont pas copines avec moi ; je suis plus crudités que desserts (c'est pourquoi j'adore l'été de ce point de vue, la saison des crudités par excellence : chaque année j'en fais une cure !). Qui plus est je déteste les gâteaux tout gluants de gelées et d'autres "trucs" du meme acabit... Je préfère une bonne tarte aux pommes, surtout avec une triple épaisseur de pommes. Surtout. Pour couronner le tout, j'aime faire du sport, de la montagne, toute chose qui entretient pas trop mal la machine. Bref, ce mélange fonctionne pas trop mal jusque-là.

C'est pourquoi, en un sens, je me découvre assez proche de la morale d'Épicure. L'image de la douleur suffit a anéantir tout le plaisir présent, alors, autant limiter celui-ci pour éviter de souffrir après.

Même si la sagesse reste encore hors de ma portée : je n'en suis pas encore à me priver de plaisir de peur que le désir conséquent soit non satisfait et ne cause quelques douleur... Ni même à me remémorer les plaisirs passés pour surmonter la douleur présente : ce type de pensées aurait plutôt tendance à faire grandir mon désir, et de fait, accentuer ma douleur, dans la mesure ou celui-ci ne peut être immédiatement satisfait. D'ailleurs sur ce point, je ne suis pas sûr que l'épicurisme soit réalisable : celui qui a faim atteint-il la félicité en pensant à un bon steak bien saignant ? Je n'en suis pas convaincu... Peut-être est-ce là la limite du système épicurien ? Du moins pour les simples mortels que nous sommes...

C'est curieux de constater que l'on croyait vivre d'une certaine manière, probablement unique, même si somme de divers apprentissages. Et ces grecs viennent nous dire que non. Qu'en fait, eux, ils avaient déjà décortiqué et analysé tout ça. À plus de 2000 années de distance dasn le temps. Comme quoi, l'Homme est Homme et le restera sûrement encore un peu. Parce que, je vous rassure, je n'ai pas lu Épicure dans mon berceau, pour décider : "c'est comme ça que je veux vivre !"

Bon. Ça fait quand même pas mal prétentieux, tout ça. Mais rassurez-vous, j'ai rien inventé - j'en serais bien incapable -, j'ai presque tout pompé dans Épicure et l'épicurisme par Henri Legrand.

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Guillaume 14/06/2005 17:40

Ariane : faire l'amour, non, mais ne plus le faire, peut-etre ???

Anne : pourquoi "theoriser" tout ca ? Je crois que c'est ce qui fait que l'Homme est Homme, il veut sans arret comprendre tout ce qui l'entoure, y compris lui-meme. Maintenant, chacun a sa facon de vivre et de voir les choses, la spontaneite a aussi sa place. Tout depend du caractere de tout un chacun ! En fait, ce que j'ecris n'engage que moi... Chacun est libre de vivre et d'agir comme bon lui semble, et encore heureux !

anne 13/06/2005 19:11

en fait ca a l'air dure d'être épicurien...pourquoi mettre des mots sur ses attitudes, son comportement? On ne peut pas tout théoriser. Je suis plutôt pour laisser place à la spontanéité, rester à l'écoute de ses envies sans chercher ou réfléchir à la conséquence que cela peut avoir par la suite. Ca peut être bien ou moins bien pour le futur mais dans l'instant tu auras été heureux...

Ariane 27/05/2005 18:51

Bah, va savoir où est vraiment la sagesse ! Faire l'amour est bien un des trucs qui n'a pas de conséquences négatives (enfin, avec les précautions d'usages anti-mst bien sûr...)

Guillaume 27/05/2005 17:07

Le mien aussi ! Mais je ne suis pas sage...

Ariane 27/05/2005 16:54

Ben, le souvenir, tu l'as à partir du moment où tu as UNE expérience ! Alors, autant le faire aussi souvent que possible ... Enfin, c'est mon avis hein. :-) :-D