Solitude des cîmes

Publié le par Guillaume

Dimanche 10 Juillet 2005

Et voilà, il fallait s'y attendre, ça devait arriver, un jour ou l'autre : ils m'ont tous posé un lapin pour ce dimanche. Samedi matin Dani m'annonce que le lendemain elle ne vient pas balader, mais va donner un coup de main à ouvrir une voie d'escalade à Rocca Pendice. Une voie en mémoire de son ami qui s'est tué au mois de mai en Sardaigne. Moi, je ne le connaissais pas cet ami. Alors je vais aller balader dans mon coin, par peur de gêner un peu. Samedi après-midi on est quand même allé grimper en école à Lumignano. Avec d'autres amis. On s'est régalé. Le soir, ce fût pizza sur place. Je n'ai donc pas eu le temps de m'organiser pour le lendemain en rentrant chez moi à minuit et demi ! Si encore j'avais un portable... J'ai bien contacté Bruno dans la soirée, mais il avait déjà tout prévu, ou presque, pour aller faire une voie en montagne avec un pote. Et Bruno, pour le faire changer de plan à la dernière minute, ben non, pas possible, c'est le gars des idées fixes. Pas grave. J'irai tout seul. Na. La météo prévoit un temps pourri.

Au menu : La Fradusta, 2939 m. Un sommet dans le massif des Pale di San Martino. Il m'avait déjà fait de l'œil l'année dernière à la même époque : j'étais passé pas très loin. Je m'en vais donc y voir de plus près !

Réveil 7h00, une belle grasse matinée, pour un dimanche matin ! Je fais mon sac, je déjeune, et j'embarque dans mon carrosse. M'attendent deux heures de route. Tout seul. Pas très drôle, mais c'est comme ça. Bassano, Valsugana, Fiera di Primiero, Valle dei Canali. Je m'arrête sur le parking en bout de route. Bien plein, le parking. Y'a du peuple en montagne. Faut dire que je n'arrive pas précisément à l'aube ! Et puis le temps est beau-couvert. Les nuages jouent encore avec les montagnes, ne sachant s'ils vont s'intaller définitivement ou aller voir ailleurs. Le Soleil a encore son mot à dire ! Les gens se promènent. Je me gare sur la dernière place du parking et me prépare. Je troque mon short contre un survêt : le fond de l'air est frisquet, ça ne devrait pas s'arranger avec l'altitude. Et j'enfile mes nouvelles pompes... C'est un peu pour elles que je suis là : faut que je marche avec, que je les « teste », voir ce qu'elles ont dans la semelle, avant de les embarquer au Pakistan.

Départ 10h18. J'attaque d'un bon pas. Pas mal de monde sur le large chemin du départ. Dès que je bifurque sur le chemin qui grimpe dans le Valion delle Lede, je me retrouve tout de suite tout seul au milieu de la forêt. Faut dire que ça grimpe. Même pas mal. M'attendent un peu plus de 1300 mètres de dénivelés jusqu'au col (Passo delle Lede).

Le sentier est raidasse. Il faut parfois mettre les mains. À la forêt de pins et de mélèzes, succède bientôt le tapis de pins nains, les mughi. Puis les alpages. Et avec eux les premières gouttes de pluie. Arrrghh ! Ça fait seulement une heure que je suis parti : s'il commence à pleuvoir maintenant, ça va pas le faire. M'enfin ! Mais n'ayant pas fait deux heures de route pour rien, et de surcroît n'étant pas en sucre, et la pluie somme toute encore assez fine, je poursuis. L'alpage est parsemé d'edelweiss. Ce n'est pas une surprise, j'étais descendu par ce vallon l'année dernière à la même époque. Il y avait déjà plein d'edelweiss. Mais c'est toujours un grand moment de croiser cette fleur assez rare en montagne. Je ne résiste pas à l'attrait d'en fixer quelques-unes sur le capteur de mon Ixus. Entre deux gouttes de pluie...


Edelweiss


Je passe bientôt par le bivouac, où je ne m'arrête pas : des voix sortent des profondeurs du cube métallique, je me fais ours. Sur le sentier une plaque commémore un accident d'avion, avion qui s'est crashé sur les parois vertigineuses qui surplombent le vallon, dans les années cinquantes. Un peu plus loin, sur le sentier, les restes de l'appareil, éparpillés ça et là par le temps. Un bout de moteur jouxte le sentier. Épave restée là comme pour témoigner du drame. Ça prend un peu aux tripes, d'ailleurs, on s'imagine ces gens, dans ce petit avion, pris dans la tourmente, avec soudain cette paroi verticale qui se dresse droit devant, aucun moyen d'y échapper, c'est la fin... Hollywood aide pas mal à avoir ce genre d'images dans la tête !



Sous le bivouac, j'ai croisé un couple qui descendait penchés sous leurs capes de pluie. J'en croise bientôt un autre au-dessus. La dame me demande si le bivouac est encore loin, mais non, il est là, tout près, ils me demandent où je vais, je le leur dis. Salutations, bonne journée. Ce sont les derniers humains que je croiserais avant mon retour dans la vallée quelques heures plus tard. À défaut de semblables, je croise quelques moutons. Je crois bien que je n'avais encore jamais croisé de moutons dans ces montagnes. Et bien c'est chose faite. Ils sont superbes ! Un manteau de laine majestueux, de grandes oreilles... Beaucoup plus beaux que les brebis de mes Alpes natales. Ils me regardent comme si j'étais un animal étrange, une sorte de curiosité venu piétiner leur garde-manger. Je continuai mon chemin, leur tournant de fait le dos, mais sentant toujours leur regard insistant derrière moi, comme s'ils tentaient de percer le mystère de ma présence en ces lieux. Impression d'être l'animal observé et scruté... S'ils avaient eu un appareil photo, ils m'auraient, sans hésité, mitraillé. Jusqu'à ce que l'attrait du gazon, reprenne le dessus sur la curiosité. J'étais de nouveau tout seul.


Mouton


Peu après, j'arrivai au col. Passo delle Lede. Quelques souvenirs de l'année passée refont surface. Aujourd'hui le temps est pourri. Je ne m'arrête pas, et continue sur l'arête, qui, je pense, mène au sommet de la Fradusta. Parcours hors-sentier, avec quelques passages d'escalade facile. Et alors que je pensais arriver au sommet, voilà t'y pas que le vrai sommet, là-bas, me nargue ! Merde. Entre lui et moi, une crête bien échancrée et un petit glacier. Je n'ai pris ni crampons ni piolet. Pourtant je savais qu'il y avait un petit glacier, mais pensais vraiment pouvoir me passer de devoir l'affronter. Reste la crête. Jusqu`à une antécime, ça doit être faisable, escalade facile, quoique plutôt engagée sur un terrain escarpé. Flûte. Que faire ? Dans l'immédiat, casser la croûte. Je me pose et avale mon sandwich. Un chamois apparaît là-bas dans une échancrure de la crête rocheuse. Il se découpe sur la grisaille du ciel. Il me regarde. Il est plus brave que moi pour être arrivé là. Un cri strident déchire l'ambience. Le chamois vient de marquer sa présence dans l'espace sonore.

Pour la sieste digestive, on verra plus tard : ça caille. Je descends un peu sur l'arête, pour tater le terrain, pour voir. Rien à faire, je le « sens pas ». Qui plus est, le brouillard arrive. Bon. L'autre solution serait de traverser la langue de glace pour arriver sur l'autre versant, le facile, au nord, avec chemin et tout et tout. Je pose un pieds sur le glacier, recouvert d'une bonne dizaine de centimètre de neige « fraîche », datant probablement de la veille, complètement chargée d'eau. Je fais quelques pas comme ça. Mais, là non plus, ça ne le fait pas. Sans crampons, je crains de glisser : la pente est un peu raide, et la couche de neige à tendance à vouloir glisser vers le bas. Et sans piolet, une glissade, sans forcément être fatale, pourrait faire mal. Inutile de tenter le Diable. D'autant que je dois être tout seul à des kilomètres à la ronde ! Reste à descendre pour contourner le glacier par le bas. Ce que je fais.

Le paysage est grandiose. Enfin le peu que veut bien me dévoiler la couverture nuageuse. J'ai une belle vue sur le plateau des Pale di San Martino, altiplano calcaire, plat, donc, désertique, ponctué de vasques remplies de restes de neige. Les pics dont il doit être entouré me sont cachés par les nuages, laissant l'imagination étendre cette platitude jusqu'à l'infini. La montagne sur laquelle je m'agrippe tant bien que mal borde ce plateau, un petit glacier en forme de gros névé en plâtre la face ouest. Seule la falaise terminale émerge de ce pain de glace. L'autre versant, à l'est, j'ai pu l'imaginer, à travers la brume, dans tous ses à-pics en montant. À-pics qui ont eu raison de ce petit avion, perdu dans ces parages hostiles, il y a quelques décennies.

Achevant ma descente dans les pierriers, je finis inévitablement par tomber sur le sentier balisé. Auquel je m'accrocherai un peu comme à une bouée, désormais. J'arrive sur la crête. Il fait un temps exécrable. La pluie s'est transformée en neige qui me fouette le visage. J'apprécie le comfort que m'offre ma nouvelle veste, achetée au Vieux Campeur, à Paris pendant ces journées de canicule fin juin. Je me souviens comme le simple fait de l'essayer m'avait fait transpirer, transpirer... Et maintenant, comme je suis bien dedans, au sec et au chaud, malgré les éléments qui se déchaînent. La capuche réglable, c'est génial : mon champ de vision ne s'en trouve pas réduit et mes oreilles sont à l'abri du vent ! J'hésite un peu. Aller au sommet ou commencer à descendre ? L'altimètre m'indique que celui-ci n'est qu'à deux cents mètres plus haut. L'orage ne menace pas. Je suis plutôt bien. Ce serait bête de passer aussi près, d'autant que le chemin est là, avec ses cairns pointant leur nez de loin en loin... Et hop, un petit détour par la cîme.

Voilà, j'y suis. Bon, pour le panorama, on repassera. Tout est plongé dans la tourmente. Inutile de s'attarder. Tant en y montant qu'en redescendant, des traces de pas dans la neige fraîche ont guidé les miens de pas. Quelqu'un m'aura précédé de peu aujourd'hui... Je trouve mon sentier, le 708, celui qui va me faire redescendre par le passo di Canali. J'amorce la descente. Il neige toujours. Et peu à peu, cette neige se transforme en pluie. À 2500 mètres, il pleut. Toujours content d'être à l'abri de mon Gore-Tex. Là où ça pêche, c'est le pantalon. Pas de Gore-Tex, là. Seulement un survêt à dix euros qui commence à s'imbiber de toute la flotte qui lui tombe dessus. Et l'étoffe de s'alourdir, irrémédiablement. Si ça continue, je vais me retrouver le cul à l'air, le fût en bas des jambes ! Deux cols à passer, le dernier étant le passo di Canali. Après quoi, descente jusqu'en bas, eh, eh !


Montagnes fantômes...


La pluie cesse. Mieux que ça, les nuages se déchirent et le Soleil laisse même filtrer un rayon. Je garde le survêt sur les hanches. Puis c'est un coin de ciel bleu qui fait son apparition. Finie la pluie. Je remise la veste dans le sac et poursuis ma descente dans ce vallon superbe, sorte de grand cirque aux pelouses d'un vert foncé éclatant, entouré de pics et de falaises qui jouent à cache-cache avec les nuages. C'est grandiose. À chaque fois que je lève la tête, le paysage est différent, les jeux d'ombre et de lumière lui donnent vie. De purement minéral, il devient acteur pleinement vivant de l'instant présent. Les alpages semblent eux aussi revivre, comme se réveillant après une longue hibernation, encore tout humides de la douche essuyée. Le paysage en ressort tout propre, s'ébroue, de la fumée s'échappe de ses pores ; il brille sous la lumière retrouvée. Telle sur une scène théatrale, le Soleil donne du projecteur et met en avant, là un brin d'herbe, là un bouquet de rhododendron, ici une flaque, là-bas une clairière, ou encore un mélèze là-haut sur la crête. Un troupeau de moutons me regarde passer comme une vache regarde un TGV défiler.



Je reste émerveillé devant ce spectacle que m'offre la nature. Cette renaissance à laquelle j'assiste, j'essaye de la retranscrire par des mots ou par des photos. Mais rien ne pourra l'égaler : n'importe où que le regard se pose n'est qu'un écrin de beauté qui brille de mille feux !


Valle di Canali


Je poursuis néanmoins ma descente, la forêt suintante succède aux alpages fumants. J'arrive bientôt à proximité du refuge Treviso, que je shunte, n'ayant pas particulièrement envie de revoir du béton tout de suite. Que la réalité refasse surface lentement... Le chemin qui zig-zague ensuite dans la forêt m'ennuie. Je coupe. C'est pas bien, je sais - ça abîme -, mais vraiment, tous ces lacets, non, vraiment. Arrivé, en bas, près du torrent, je croise un troupeau d'humains. Le premier depuis...

La voiture. Un peu plus de sept heures de balade, 1850 mètres de dénivelés. Et j'ai tellement pas mal aux pieds, que je repartirais presque sur le champ. Une grande première ! Moi qui d'habitude arrive à la voiture avec les pieds en compote... Merci La Sportiva ! Je crois que j'ai adopté ces nouvelles pompes : je peux les emmener au loin sans problème. Bon, toujours est-il qu'enfiler une paire de sandales reste un plaisir sans partage. Je m'en vais croquer une pomme, là, au-dessus, dans le champ au Soleil. Et après ? J'ai un peu de mal à partir. J'envisage de descendre jusqu'à l'auberge en-dessous, me planter sur une table, boire un grand coca (j'ai terminé d'assécher mon outre de deux litres dans la descente : plus rien à boire) en écrivant mes mémoires. Puis je me dégonfle. Tout seul pas très drôle. N'en ai-je pas déjà pas fait assez pour aujourd'hui, du tout seul ? Je repars donc dans ma voiture (tout seul !), dans les bouchons qui m'attendent nécessairement quelquepart, l'âme un peu tristoune de quitter ce petit coin de paradis pour retourner dans la cité infernale.



Et bouchon, il y eut : plus de vingt minutes sur la Valsugana, derrière le fameux feu rouge. Il est connu comme le loup blanc, celui-là... On l'attend au croisement ! C'est normal, c'est inévitable. J'ai bouquiné. Une nouvelle manière de tuer le temps dans les bouchons...

Je passe devant le MacDo en arrivant à Padoue. Comme d'habitude, il y a foule au « Drive in ». Ça déborde jusque sur la voie rapide. Les pauvres, s'ils savaient...

Retour au bercail vers 20h30, des images plein la tête. Comme toujours. Une bien belle balade, ce fût-là. Je meurs d'envie de le clamer sur les toits : « J'AI FAIT UNE BIEN BELLE BALADE EN MONTAGNE AUJOURD'HUI ! ». Mais non, ç'aurait été un peu ridicule. Et personne ne m'aurait compris. On m'aurait pris pour un excentrique, sans plus. Alors je le garde pour moi, et je vous en livre quelques bribes par ici...



Publié dans montagne

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Guillaume 18/07/2005 19:22

Au plaisir de lire tes aventures tres bientot, chere Civetta, alors !

civetta 17/07/2005 14:38

tu me donnes une idée, tiens: je vais prendre des notes de mes très prochains periples dans le Cantal et dans les Encantats... y aura les details au retour

?? 12/07/2005 11:31

c'est marrant un vague souvenir pour moi aussi ce Passo delle lede, vague? non pas si vague que ca....