Caucase - « La vallée des Merveilles »

Publié le par Guillaume

Les épisodes précédents :
« Approche motorisée »
« Premières traces »


Lundi 9 avril 2007

Aujourd'hui nous partons un peu plus tôt. Petit déjeuner exceptionnellement à 6h30. Nous chaussons les skis devant le refuge, pour partir vers le nord, cette fois-ci. La neige dans la forêt est profonde, et la couche de regel s'effondre sous notre poids, avec des woufff, et nous chutons comme ça, ici ou là, d'une bonne dizaine de centimètres. Bientôt, nous quittons la platitude du fond de vallée. Ainsi que les skis, la neige s'étant faite la malle.

Comme dans les Alpes, le Caucase, cette année, souffre d'un cruel et inhabituel manque de neige. Les glaciers sont peu bouchés, des zones de séracs émergent alors que Viktor à l'habitude de skier dessus. Foutu réchauffement.

Sous les pins, nous enfilons donc les skis sur le sac, pour nous faufiler par le sentier qui grimpe au sec dans une vallée qui part vers l'est. C'est le grand beau, et derrière nous le massif où nous étions hier, Chotchat et compagnie, s'illumine sous le Soleil levant. Les repères géographiques se mettent doucement en place. Trois cents mètres plus haut, après une petite heure de ce régime, nous pouvons enfin chausser sur un fond de neige dure, peu épais, à proximité du torrent. Il faut encore serpenter entre les rochers, mais nos épaules en sont néanmoins reconnaissantes !

 


Vue sur le Chotchat, où nous étions hier

 

Le Soleil se lève dans la foulée, droit devant nous, éclairant notre progression de rayons rasants. Nous en prenons plein les mirettes de cet éclairage spectaculaire ! La nature autour de nous dévoile quelque dimension cachée sous le feu de cet exceptionnel projecteur.

Notre guide Viktor ne sait où donner de la tête : le groupe s'étale, entre ceux qui traînent la patte et ceux qui partent devant sans attendre, il va péter un plomb ! Mais José et moi n'y sommes pour rien. Jusque là nous sommes restés sages. Il faut dire que commençant à connaître les lascars à qui il avait à faire, il nous a briefé en partant ce matin : interdit de partir devant comme des fous. « Old people in the group ». Bon OK. Alors on va lever le pied et profiter du temps splendide pour faire des photos. D'autant que l'on ne sait pas exactement où nous allons, alors on va rester tranquillement dans le groupe. Et faire des photos.

Sauf que faire des photos, c'est crevant. Parce que le rythme se retrouve saccadé, petite accélération pour aller chopper le bon point de vue, la bonne lumière, puis stop, on retient sa respiration, on vise et on déclenche. Ou pas. Et on repart. Il faut souvent quitter la trace, shunter des virages, bref, faire des photos n'est pas de tout repos. Et c'est tant mieux, finalement.

Après avoir chaussé, rassemblement quasi-général sur un grand replat. Mais ça caille, les premiers ont un peu de mal a attendre les derniers. On repart. Je suis tout excité, car le Soleil est rasant, droit devant, ce qui fait de superbes photos de skieurs en contre-jour. Je grimpe droit dans la pente, m'arrête, tombe à genoux, attend le prochain skieur qui va passer devant le Soleil. Je me relève et repart. Et rebelotte un peu plus haut, avec un angle de prise de vue différent. J'arrive au sommet du ressaut les jambes coupées à force de faire ainsi le zouave !

Nous faisons connaissance avec une bestiole criarde, le « poulet des montagnes » (mountain chicken), qui laisse des traces de... poulet, et sert à guérir la tuberculose (mais je n'ai pas compris sous quelle forme, et si c'était les plumes ou le blanc des cuisses...).

Le paysage est tellement beau, le temps de la partie, que ça mitraille dans tous les coins. Viktor montre le chemin. Qui louvoye entre les cailloux sur les moraines. Avec quelques déchaussages à la clef... Au-delà, les glaciers des superbes montagnes de l'Adyrsu (Khimik et Ardyrsu) qui culminent à plus de 4000 mètres, brillent au Soleil ; nous allons à l'opposé, vers le col Donkin.

Nous contournons une imposante moraine, pour s'enquiller dans une combe à droite, au nord-est. Petit ressaut de neige dure au milieu de blocs erratique, chacun sa trace, l'objectif étant de passer sans devoir déchausser. C'est parfois limite, mais ça le fait. Nous débouchons à proximité de la langue glaciaire du glacier que nous allons remonter jusqu'au col. Petite pause pour enfiler le baudrier, et se sustenter d'une barre chocolatée. Viktor en profite pour nous expliquer où nous allons, si, par hasard, nous serions tentés d'aller faire un tour en tête de caravane ! Mais c'est Claude qui part devant...

Encore un glacier tout plat. Uniformité blanche. Sur notre gauche, une belle arête de rocher rouge qui se découpe en dents de scie sur le ciel bleu profond. De l'autre côté les faces nord glaciaires s'enchaînent les unes aux autres. Je finis par me retrouver à faire la trace, sous les directives de Viktor qui connait parfaitement bien le coin et sait par où passer pour éviter séracs et zones crevassées. Nouvelle pause un peu plus haut. Claude qui en marre des pauses continue devant. Je reste derrière pour faire des photos. C'est José qui s'en va devant. La dernière pente est toute de neige soufflée très dure. Ça passe quand même sans les couteaux. En faisant le zouave, j'ai failli perdre mon ski aval. Il a déchaussé je ne sais comment (P'tain de LowTec !) et j'avais pas attaché le petit mousqueton qui relie la fixation à ma chaussure. Il est parti pour venir buter miraculeusement sur mon bâton ! La neige était tellement dure que même avec la peau, il glissait... Je le récupère avec mille précaution, je n'ai pas particulièrement envie d'aller le chercher tout en bas au fond d'une crevasse.

Le col Donkin est bientôt là. 4100 mètres, de l'avis moyenné des divers altimètres et GPS présents. La vue de l'autre côté est stupéfiante. Du Chegembashi des glaciers pendouillent dans le vide. La vallée qui part du col rejoint la vallée parallèle à celle du Baksan juste à l'Est, la vallée de Vierkhny Chegem. Une belle pente très raide, mais peut-être skiable (?) et surmontée d'une impressionnante corniche, rejoint cette vallée. À droite un superbe dôme de glace vive, à gauche un sommet rocheux domine le col ou nous sommes. Mais comme ça caille un peu, nous ne nous attardons pas. Je dépeaute et rejoins le gros de la troupe en contrebas. Viktor râle. Serge s'est arrêté en bas et est redescendu tout seul. Claude, arrivé au col, est déjà reparti pour la descente sans attendre. Et Viktor s'insurge devant tant d'indiscipline à la française...

Donc José et moi lui demandons gentiment l'autorisation de partir devant pour aller monter sur une petite bosse neigeuse à gauche du glacier. Ainsi fut fait. Nous repeautons pour nous payer cent mètres de plus que les autres. La trace est faite puisque François et Françoise, avec Andrey ont préféré cette alternative au col. José repeaute plus vite que moi et démarre aussitôt. Moi je galère avec ces foutus peaux incurvées, taillées au millimètre... Bref. De toute façon je commence à en avoir plein les pattes. Du sommet, bien vite rejoint, une belle vue sur l'Elbrus, chapeauté d'un sombreros de nuages. Du col, on le voyait entouré d'un cache-col.

Le reste de la troupe entame la descente par un autre chemin que celui de la montée, bien plus skiant, juste au pied de notre bitard. Nous les rejoignons sans tarder. Une courte pente un peu raide (38,12 degrés de mon avis général), plein sud, en neige mouillée, plutôt agréable à skier, malgré les traces des dix zigottos qui nous ont précédé en labourant le terrain... Merci Viktor pour cette descente alternative !

S'ensuit du poussé de bâton, quelques ultimes pentes garnies à souhait de caillasses vicieusement cachées — Arrrgh ! Mes skis tout neufs ! Et puis sur la fin, plutôt que de prendre le chemin de terre de l'aller, nous traversons à l'ubac, et réussissons finalement à descendre presque jusqu'en bas en skis, après une dernière pente de neige pourrie trempée jusqu'à la moelle. Nous traversons un lit de gros gadins, jouant les équilibristes avec nos chaussures de ski, les planches sur l'épaule, priant pour que le pied ne ripe pas, pour rejoindre finalement l'orée de la forêt. Là il nous faut rechausser pour parcourir les quelques centaines de mètres qui nous sépare du refuge, car la neige du fond de vallée est très profonde et complètement humide. Même en skis, en dehors de la trace un peu portante, on s'enfonce d'un demi-mètre. Je finis par m'empêtrer dans cette soupe à un mètre du chemin déneigé. Mes skis sont courts, mais ils sont encore trop longs pour espérer sortir de ce piège... Si près du but ! M'enfin...

À suivre...

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