Caucase - « Neige et Brouillard »

Publié le par Guillaume

Les épisodes précédents :
« Approche motorisée »
« Premières traces »
« La vallée des Merveilles »


Mardi 10 avril 2007

Le temps n'était pas terrible terrible hier soir, il neigeotait. D'ailleurs il a neigeoté souvent en soirée pendant notre séjour, et fréquemment nous nous retrouvions au petit matin avec une petite couche de neige fraîche. Ce jour-là n'a pas dérogé à la règle. Le Soleil s'est couché dans la grisaille et l'indifférence générale. D'autant que Viktor nous propose une séance ciné club avec un peu d'humour à la russe. Je n'ai pas bien saisi quel était le nom de la chose, mais c'était muet (heureusement !) et loufoque à souhait. Ça m'a fait pensé aux Monty Python ; or je suis conceptuellement hermétique à ce genre d'humour un peu (beaucoup) gras... Allez comprendre (en tout cas, moi pas !)... Donc direction le pieu. Un peu de lecture pour s'endormir, parce que à force de faire des nuits de dix heures, je vais finir par être reposé !

Ce matin, au réveil, grand beau ! Petit-déjeuner à 7h. Pendant ce temps-là, déjà, le ciel se voile, Oh, légèrement, un petit rideau de presque rien. Et pourtant...

Nos guides nous proposent d'aller au col Garvash, juste à côté de la majestueuse paroi de l'Ullutau qui nous fait de l'œil depuis le début, assise tout au fond de la vallée. Viktor part devant. Moi, je traîne à droite et à gauche, à défaut d'être devant. Je profite du paysage. Na. D'aiilleurs tout le monde est particulièrement discipliné ce matin. Tous derrière, à la queue-leu-leu, et lui devant, à la trace. Nous remontons la vallée de l'Adyrsu, vers le sud, sur deux-trois kilomètres, puis nous obliquons au sud-sud-ouest. Nous grimpons sur une magnifique moraine qui bordait, il y quelques temps, la rive droite du glacier Gumachi. Désormais, elle borde une tranche d'air, guère plus. vestige... Viktor trace, paisiblement. Le temps se gâte, paisiblement. Je m'efforce de rester derrière, paisiblement. Petit déchaussage dans les cailloux sur la crête de la moraine, et nous débarquons sur une belle combe, malheureusement déjà tracée la veille par les soiffards du refuge. M'enfin, on a l'habitude, parce que dans les Alpes, hein... Viktor trace toujours, imperturbable. Tranquillement mais sûrement. Derrière, une impressionnante file indienne, chacun le nez dans les skis de celui qui le précède. C'est beau à voir, la discipline, parfois ! Mais qu'est-ce que c'est lent. Je lutte à chaque pas pour ne pas toucher les skis de Viktor... Petite pause au sommet du ressaut pour enfiler les baudriers. Quelques électrons libres se font déjà la malle sur le glacier Ullutau. Devant nous l'autère face nord du « Sommet Long » (Ullutau) commence à s'assombrir sous les assauts du foehn géorgien... Elle se couvre de sombres nuages qui n'augurent rien de bon.

 

Droit devant, l'Ullutau (4207 m)

 

Nous longeons le pied du Chegettau Chat, un superbe glacier s'en écoule, lançant ses séracs bleus branlant dans la pente. Fleuve de glace tumultueux. Nous évoluons dans une blanche platitude, pour aller nous fourrer droit dans la gueule du loup, car notre objectif de la journée, droit devant, est déjà bien engoncé dans la purée de pois, tandis que le vent se fait un tantinet plus pénétrant. La belle discipline de tout à l'heure s'est envolée dans les rafales, et là, c'est un peu chacun pour soi. Petite pause à 3200 mètres pour rassembler les troupes. Nous nous interrogeons sur la suite du programme. Et tandis que nous décidions d'aller voir un peu plus haut avec le (maigre) espoir de peut-être réussir à passer, trouver son chemin sur un bout de glacier qui a l'air somme toute assez tourmenté. Le temps de tergiverser et d'ingurgiter une barre, et le col se perd définitivement dans d'invisibles volutes, volutes qui s'abattent finalement sur nous, brouillard et neige nous cinglant le visage. Ce qui, du coup, nous amène à conclure nos tergiversations par un dépeautage sur le champ (de neige) pour redescendre. À peine 900 mètres de dénivelés. Même pas de quoi se dégourdir les jambes !

Une neige pourrie à la descente. Nous allons chopper une petite pente raide pour descendre la moraine, qui s'avère toute croûtée. Bah, y'a des journées sans... Mais bon. Il est tôt, quand même. On ne va pas déjà rentrer ? Après tout le mauvais temps n'est pas encore là, il reste cantonné plus en altitude. Et si on allait chercher ce petit couloir, superbe de rectitude, droit dans l'axe de la vallée, immanquable, où l'œil se retrouve forcément attiré... Attraction. Nous voilà en train de remettre les peaux. José et moi ; Viktor a pété ses pompes ; les autres sont loin devant. Nous reprenons la trace de montée, à un autre rythme, personne devant, histoire de transpirer un peu, quand même. Nous avalons les 400 mètres qui nous sépare d'un petit sommet sans nom, mais coté sur la carte à 3000 mètres, qui domine ce qui semble être le départ de notre couloir. Il neigotte. 400 mètres en trois quarts d'heure. Du sommet, qui n'est que le sommet pelé d'une grande moraine — on fait les sommets qu'on peut ! — nous descendons quelques mètres sur le fil de la-dite moraine, nous rechaussons, et cherchons l'objet de notre convoitise. Là, ça doit être là. Et c'est là, effectivement. Neige dure, vagues éoliennes figées, en haut, pourrie, en somme. La deuxième moitié, très belle, très homogène, deux cents mètres de couloir rectiligne encaissé entre deux parois rocheuses, pente étonnament bombée, étrange convexité pour un couloir, mais plutôt sympatique à skier. J'enchaîne cette seconde moitié sur une neige dure portante, genre moquette sans les poils. Un régal. Nous rentrons au refuge tranquillement, en laissant faire la gravité. La neige du fond de vallée est complètement trempée, et parfois la trace s'effondre et l'on se retrouve dans la neige jusqu'aux genoux.

Cet après-midi là, après la collation de rigueur, Viktor nous invite à aller voir le « musée » du camp d'alpinisme tout proche. Car les soviétiques au temps béni (!!) du communisme et de l'URSS pouvaient pratiquer l'alpinisme à outrance, ce sport était bien vu par le parti, pour développer tout plein de qualités nécessaires aux soldats de l'armée, en l'ocurrence. Donc un peu partout dans les montagnes du Caucase, on trouve de véritable petits villages en altitude. Ces villages bigarrés accueillent encore des alpinistes, mais surtout l'été. L'hiver, le ski de montagne est apparement peu pratiqué par les russes, ce sont essentiellement des étrangers qui viennent skier sur ces montagnes... Au sein du camp d'Ullutau, une petite pièce rassemble des cartes, des photos, des albums, des trophées, issus des temps héroïques. C'est magique de se plonger comme ça dans l'atmosphère d'une époque où la joie de vivre transpirait à travers tous les pores de ces alpinistes qui ont séjourné là. En hiver, vide, sous le ciel gris et avec un métre de neige dehors, ce camp revêt des allures fantômatiques...

 


Discipline soviétique (© Musée Ullutau)

 

Après quoi je me décide, enfin, à aller me laver. Pas d'eau chaude dans la douche, mais une jarre d'eau bouillonnante à proximité ; je mélange avec un peu d'eau froide, et je me lave au bol. Comfort quatre étoiles... Et voilà, tout propre !

En ce début de séjour, je m'interroge, parfois : si jusque-là tout va bien, j'appréhende quand même un peu la suite des évènements. Du ski, du ski, tous les jours pendant deux semaines, c'est une première pour moi. D'un autre côté, il n'y a que ça à faire là, alors. Mais ne finirais-je pas par en avoir marre de remonter sur mes planches chaque jour... ?

À suivre...

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