Caucase - « Premier sommet »

Publié le par Guillaume

Les épisodes précédents :
« Approche motorisée »
« Premières traces »
« La vallée des Merveilles »
« Neige et Brouillard »


Mercredi 11 avril 2007

Départ 7h40. Il neige. Nous partons et aviserons en cours de route en fonction de l'évolution du temps. Nous enquillons la vallée de l'Adyrsu vers le sud, vallée qui oblique vers le sud-est après deux kilomètres de plat montant. Il neige. Quelques centimètres recouvrent déjà les traces. Des cailloux partout, recouverts d'un doux manteau. Nous zigzaguons. Viktor mène la danse. Les moraines sont pleines de cailloux. Foutu réchauffement. Du plat, encore. Pause. Rassemblement des troupes. Que décide-t-on ? On est encore dans la purée de pois. À droite le Mestia, sommet à 4000 mètres, qu'il serait dommage de faire dans le brouillard, à gauche, le Trieugolnik. Viktor s'interroge. On décide d'avancer encore un peu. On avance encore un peu. Et puis, et puis, le voile se déchire !

 

 

La paroi de l'Ullutau, à droite, se découvre, immense, majestueuse, juste au-dessus de nous. Viktor, en bon tacticien, opte pour la gauche. Le Trieugolnik. La trace s'incurve en conséquence. Louvoiement entre les moraines, et puis nous attaquons enfin à grimper, et là, le soleil fait une soudaine et brutale apparition. D'un coup les nuages se disloquent, la grisaille fait place quasiment instantanément au ciel bleu azur. La couche superficielle de neige, de poudreuse se transforme aussitôt en une neige pateuse qui va finir par botter sous les semelles. La première pente est raide, orientée plein sud. Je m'arrête pour ranger la Gore-Tex et le bonnet et sortir l'attirail solaire : casquette, lunettes et crème solaire dont je me badigeonne le visage. La trace grimpe sur une mince couche de neige fraîche déjà transformée qui glisse sur une couche de regel très dure. les carres mordent du mieux qu'ils peuvent. Le paysage devant nous est sublime : Mestia, Ullutau, col Garvash, col Gumachi, quirielle de sommets innommables, les glaciers pendouillent de partout sur des parois incroyablement raides et vertigineuses.

 

Col de Mestia, à droite l'Ullutau
Col de Garvash, à gauche l'Ullutau

 

En haut de la pente, ça farte les peaux à tout va. Viktor repart pour traverser un large couloir. Là, en février dernier, une avalanche a emporté un groupe de skieurs russes. Nous sommes passés juste à côté du dépôt, en bas. Des bâtons y sont plantés en leur mémoire. On voit encore les traces des excavations que les sauveteurs ont dû faire pour sortir les corps. Sinistre. Comme quoi, il n'a pas beaucoup neigé depuis deux mois dans ce coin...

Un peu plus haut, les mollets bandés sur des carres qui tiennent de moins en moins bien, je décide de m'arrêter pour mettre les couteaux. Et tout de suite, ça va beaucoup mieux ! Pour la peine je me retrouve en tête de caravane, à la trace. L'itinéraire est évident, il se termine dans un couloir qui converge sous le sommet. Je trace. Au départ, tout va bien. Et je me mets à brasser. Et puis à brasser vraiment. Neige profonde et lourde qui demande beaucoup d'énergie. Je suis assez loin devant. Je continue, imperturbable. J'attrape le couloir. Je brasse et je botte. La trace, derrière moi ressemble à une une véritable tranchée. Combien de kilos de neige ai-je sous les spatules ? Peu importe, je trace. Ça se rétrécit, les conversions se rapprochent. José me fait savoir que ma trace est trop raide. Habituel. J'applanis. Le rythme se ralentit. Viktor s'inquiète, derrière, de l'état du manteau neigeux sous mes skis (il botte, le-dit manteau). Je n'étais pas inquiet : la couche, certe épaisse, de neige fraîche est en bonne cohésion avec une solide croûte de regel en dessous. Il est vrai que si l'on casse cette croûte, on tombe dans du gobelet. Mais avant d'en arriver là, il faut quand même y aller ! Sauf que l'inquiétude de l'expert local est communicative. Je ralentis, je sonde à chaque conversion. S'il voulait me faire aller moins vite, il a trouvé la bonne méthode. J'oblique à droite dans un champ de cailloux pour éviter des grosses acumulations sur la gauche. Reste une pente, pas très longue mais un peu raide, juste sous la crête sommitale : tiendra ou tiendra pas ? Tergiversations. Je n'ai pas beaucoup d'inquiétudes, José non plus. Viktor, si. Il prend la tête, décide de traverser à gauche, et de laisser les skis pour finir à pieds. L'option est louable, nous suivons. Je mets les skis sur le sac.

Depuis quelques temps, le temps s'est a nouveau dégradé. Désormais il neige, la visibilité est réduite. Les variations météo sont elles aussi impressionnantes dans ce pays. Partis en cagoule/Gore-Tex, puis montée en T-shirt/casquette, on arrive au sommet en Gore-tex/cagoule ! Après une centaine de mètres, à pateauger dans la neige et les cailloux, après un petit morceau d'arête en mixte, nous débouchons au sommet. Sommet dans le brouillard. Ça vaut vraiment le coup d'être au Caucase, tiens... 3850 m. Ça n'en reste pas moins notre premier sommet caucasien. Panorama uniforme. Il neige mais il ne fait pas froid, je profite du moment présent ! Même si l'étroitesse de la plateforme sommitale n'invite pas à d'exubérantes démonstrations d'enthousiasme... Le reste de la troupe arrive petit à petit, pour faire demi-tour aussi sec : de toute façon, y'a pas de place et on ne voit strictement rien !

Bon, je redescends à mon tour. Je vais chausser mes skis un peu plus bas. Premier virage, et bing ! Une caillasse. Flûte. La suite est sublime. J'enfile l'intégralité du couloir, excellent, petit pied-de-nez à la tranchée laborieuse faite à la montée, et je prends un malin plaisir à labourer à cahque virage ! José attend en bas. Bientôt tout le monde nous rejoint. Le couloir se rétrécit agréablement, nous empruntons cette alternative à la trace de montée. Un véritable régal. Plus bas, un petit goulot. Nous fonçons droit dedans, en dépit des mises en garde de Viktor. Quel régal ! Dessous, vaste pente de neige dure très portante, avec une toute petite couche de neige fraîche pour amortir sur le dessus. Un délice de grandes courbes...

La descente — la vraie descente — se termine dans un sympathique couloir que je dégote avec José, un peu à droite de l'axe. Neige toujours superbe, il n'est pas très raide, entre 35 et 40 degrés probablement ; j'arrive en bas en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Nous débouchons au niveau du dépôt de l'avalanche macabre.

De là, je vais doucement, doucement. Gaffe aux caillasses. Viktor nous emmène par le chemin le plus skiant, celui qui pousse le moins possible sur les bâtons. Nous rallions le refuge tranquillement.

 

 

Dans l'après-midi, après s'être quelque peu sustentés, nous jouons un peu avec les ARVAs, devant le refuge. Puis nous nous installons au coin du feu ; certains lisent, d'autres écrivent, d'autres encore potassent la carte de l'itinéraire du jour. Parfois une conversation émerge du silence.

À suivre...

Publié dans caucase

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Commenter cet article

Cassandre 17/06/2007 12:50

ça fait envie :)Mais je n'ai pas le niveau en ski... aller, c'est décidé, cet hiver, je m'y remet... Lyon c'est loin de rien et prêt de tout :)Et en tout cas ce sera plus simple que lorsque j'étais à Tokyo !! ^^"

Guillaume 17/06/2007 14:16

C'est sur que de Lyon, c'est un peu plus simple : seulement deux heures de route, et hop, tu es au coeur des montagnes ! Veinarde !Alors y'a plus qu'a se lancer...Et de Tokyo, pas de montagne a proximite ? Un petit Mont Fuji, meme pas ?