Caucase - « Escapade géorgienne »

Publié le par Guillaume

Les épisodes précédents :
« Approche motorisée »
« Premières traces »
« La vallée des Merveilles »
« Neige et Brouillard »
« Premier sommet »


Jeudi 12 avril 2007

 

 

Nous sommes partis du refuge Ullutau sur une fine couche de neige fraîche tombée pendant la nuit. Le silence. Pas un souffle de vent. Et ce blanc manteau duveteux qui recouvrait les arbres. Nous reprenons les traces de la veille, dans la même direction. C'est notre dernière possibilité d'aller sur le Mestiatau, après, on lève le camp. Nous tentons donc le tout pour le tout. Tandis que la veille nous bifurquions à gauche dans notre quête d'une éclaircie, aujourd'hui, nous poursuivons sur le chemin du col Mestia. Nous restons ainsi dans le fond de la vallée qui, butant sur la face imposante de l'Ullutau au sud, n'a d'autre choix que d'obliquer vers le sud-est.

Il fait beau, le Soleil a finalement émergé du voile nuageux qui le retenais prisonnier. Nous dépassons l'incroyable muraille de l'Ullutau avec ses glaciers qui pendouillent dans le vide. Le Soleil éclaire avec majesté le doux relief cotonneux de cet immaculé manteau de fraîcheur.

C'est Viktor qui trace. J'ai un peu perdu de ma fougue des premiers jours, je reste sagement dans la trace, m'autorisant seulement quelques petits écarts quand une belle photo se fait pressentir. Petite pause pour rassembler les troupes au sommet de la moraine. On brasse dans une trentaine de centimètres de neige fraîche pulvérulante illuminée d'une bonne dose de Soleil rasant ! Le tableau est délectable pour l'amateur de belles lumières. On repart, José se colle à la trace, je reste dans ses talons. Nous contournons l'éperon rocheux sur lequel est posé le bivouac Mestia, pour aborder une pente un peu raide. Je prends la tête en tête de caravane. Quel plaisir que de tracer dans cette neige profonde mais si légère, légère...

Au sommet du ressaut, nouvelle pause. Nous enfilons les baudriers, la suite de l'itinéraire se déroule sur le glacier de l'Adyrsu. Comme si le baudrier empêchait, magiquement, de tomber dans les crevasses ! La suite est relativement évidente, il y a pas mal de monde qui se relait pour tracer, je reste en retrait dans une béate contemplation du paysage. Des pente de l'Ullutau Est, en face de nous, pendouillent d'improbables blocs de glace grands comme des immeubles. Pente sillonnée d'avalanches résultant de la récente chute de neige.

Si le temps est au beau, des volutes nuageuses ne cessent de virevolter en s'effilochant sur les arêtes acérées. Et puis, d'un coup, un voile brouillardeux nous déferle dessus par le col Mestia ! Flûte ! Le beau temps serait-il terminé ? Adieu Soleil et panorama à couper le souffle ? Et le voile de se disloquer... Ouf !

Sous le col, quelques imposantes crevasses à traverser, heureusement sur d'imposants ponts de neige. L'Ullutau se montre désormais sous son profil. La verticalité de la face nord perd ainsi de sa verticalité, sans néanmoins enlever de sa difficulté alpinistique.

Le col Mestia. Nous débouchons sur un vaste plateau glaciaire. La face sud de l'Ullutau s'offre bientôt au regard. Chaos de rocher raide, elle est moins impressionnante que celle qui descend au nord. Elle est sans cesse léchée par des langues de brume qui prennent leur naissance dans le vaste réservoir qui s´étend devant nous, mer de nuages qui couvre le glacier Lekzyr que nous dominont. Des pics et arêtes rocheuses superbement acérés émergent tels des îlots isolés de ces flots duveteux.

 


Entre les deux cols ; au fond, l'Elbrus veille...

 

Nous venons de passer en Géorgie — illégalement ! Mais pas de cahute frontalière, de tracé sur le sol, ou de banderole annonciatrice. Rien de tel. Seulement de la neige et des montagnes à perte de vue. Pas de changement majeur, en somme. Si ce n'est que le regard, au passage du col, porte désormais plus loin. Nous traversons l'immense plateau qui est immense de platitude, pour rejoindre un autre col, au pied du Mestia-tau. Il semblait si proche, mais ce n'est qu'après un bon kilomètre de plat que nous l'atteignons. Il est midi. À gauche une pente uniforme, face de pyramide, mène directement au sommet, deux cents mètres plus haut.

J'avale un Twix au menu des vivres de course de ce jour, une gorgée d'eau, et hop ! j'y vais. J'avais pas suffisamment tracé aujourd'hui, alors c'est le moment ou jamais. Je m'offre le final. La neige a été ici quelque peu chahuté par le vent, donc suffisamment compacte pour que ça ne brasse pas trop. Et peu après j'arrive au sommet. Je laisse les skis à la limite des rochers, deux mètres sous la cîme. Exigüe, la cîme, avec une verticale plongeant sur mille mètres en face est. Contrairement à d'autres qui fanfaronnent debout sur un pied avec le vide de chaque côté, personnellement je préfère rapprocher mon centre de gravité du plancher des vaches, et m'assoir sur le faîte. Mais, je me soigne, petit à petit !

Le paysage est assez bouché, surtout vers l'est. les sommets de Bezinghi font les timides. Quelques sommets innommables triangulaires émergent de la mare géorgienne. Chacun prend son temps, temps de contemplation du haut de ces quatre mille cinquante mètres. Insouciance qui semble inquiéter Viktor qui trépigne. Je ne sais si ce sont les nuages soudainement plus envahissant qui lui causent quelque soucis, ou bien cette petite incursion hors de ses frontières qui ne cesse de traîner en longueur...

Descente. Neige compacte, inégale, jusqu'au col. Et puis traversée, heureusement descendante jusqu'à l'autre col. Et là, là, avec la pente en face nord, commence le bonheur total. Un bon demi-mètre de poudre ! On flotte, la neige vole tout autour de nous, on baigne dans la neige jusqu'à la ceinture. Quel bonheur ! Tout le glacier est dans cet état. Seul bémol : une pente souvent bien trop faible pour en profiter pleinement. Il fait chaud, on se régale.

 

 

Habituellement la descente se passe à l'ouest de l'éperon du bivouac Mestia, directement sur le glacier. Mais cette année le cruel manque de neige, à l'instar des Alpes, laisse les séracs au grand air, ce qui nous barre le passage. Et ce qui, au passage, laisse imaginer la quantité de neige que le coin reçoit habituellement pour lisser ce paysage de glace chaotique ! Nous descendons malgré tout à gauche de l'éperon, rive droite du glacier, sur une belle pente raide. La neige commence à prendre le Soleil et à s'alourdir. Enfin, une longue traversée nous attend jusqu'au refuge. Dans le fond de vallée, il fait très chaud, la couche de neige tombée la nuit précédente a mystérieusement disparu. Volatilisée. La montagne se purge de tous les côtés ; les couloirs qui nous faisaient tant envies sont désormais ravagés par les avalanches de neige humide.

Une fois au refuge, on se change avant de se mettre les pieds sous la table pour déguster quelque spécialité russe, poisson cru sur un toast, d'autres que je ne saurais décrire. Nous sommes comme des coqs en pâte !

À suivre...


D'autres images.

Le topo sur Camp2Camp : Mestia-Tau: Par le glacier de l'Adyrsu et l'arête SW.

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Cassandre 22/08/2007 05:00

Ce n'est pas parce qu'un autre l'a fait que tu n'as pas la possibilité de faire le tiens, après tout, c'est une question d'oeil, sans doute vous n'avez pas la même façon de capter la neige :)A voir avec le temps si tu peux "originaliser" la neige à ta façon :)

Guillaume 22/08/2007 13:02

Certes, l'idee suit son chemin. Mais publier un bouquin demande beaucoup de travail. Pour le moment je prefere ecrire, faire des photos et aller en montagne, plutot que de chercher un editeur potentiel, trouver un fil conducteur, etc, etc.

Pelic 09/08/2007 17:53

Très jolies photos de neige qui auraient tout à fait leur place dans le bouquin de R. Lambert

Guillaume 10/08/2007 00:08

D'autant plus que l'idee de faire un bouquin de mes images de neige m'avait traverse l'esprit ! Mais Lambert fut plus rapide que moi pour la concretiser : quelle deconvenue quand j'ai decouvert son bouquin alors tout frais sorti de chez Guerin ! Ceci etant, je n'ai pas encore 26 ans de photos de neige... M'enfin...