Le temple de la consommation

Publié le par Guillaume

Samedi 24 Septembre 2005

Pris au piège. Elle est là, à portée de main, vicieuse, elle chante ses louanges telle une sirène. Comment résister ? Attraction fatale.

Ça a commencé ce matin. Petit tour au centre commercial du coin. Carrefour. Je n'avais presque rien à acheter. Une rallonge, quand même. Parce que ça fait une semaine que je regarde la lampe éteinte sur la table de nuit. Pas de prise murale aux alentours. La plus proche est à l'autre bout du lit. Au niveau des pieds. J'aurais pu mettre la table de nuit et sa la lampe au pied du lit. Mais mes pieds n'ont pas particulièrement besoin de lumière. Pas plus que ça. En revanche, pour bouquiner, au niveau de mes yeux, ça pourrait s'avérer quelque peu utile. Mais pas de rallonge. La rallonge n'est pas fournie avec. Avec la chambre. La lampe, oui, mais la rallonge, non. Direction Carrefour, donc. En voiture. Ben, oui, c'est pas tout près. Mais ce n'est pas si loin. Résultat, j'ai fait parti, l'espace d'un instant, de cette innombrable qui se sert de la voiture pour des trajets insignifiants, en ville. J'ai pollué. Au centre commercial, ils avaient prévu le coup : un parking souterrain immense, pas eu besoin de tourner trois plombes pour trouver une place. Pourtant, la grande surface était blindée. Je m'y attendais, je ne fus pas surpris. Même pas énervé. J'en ai profité pour observer mes contemporains dans ce moment d'intimité qui consiste à faire les courses. Y'aurait de quoi écrire des livres. Et faire des films. Malgré tout, je m'arrangeai pour ne pas y passer ma vie : l'anthropologie n'est pas mon sport favori. Outre la rallonge, je n'avais pas besoin de grand-chose, finalement, un peu de bouffe, surtout pour le pique-nique de demain. Et voilà. Retour au bercail.

Le radio-CD-réveil acheté à la FNAC quelques jours auparavant histoire de coller quelquechose de mélodieux sur le silence accablant (enfin, silence est un bien grand mot, mais le ronronnement du périph' n'est pas particulièrement mélodieux) qui régne dans ma dizaine de mètres carrés, et accessoirement d'avoir quelques nouvelles du vaste monde, continuait de répandre son scribouilli infâme. À quoi bon avoir une radio si c'est pour n'entendre que du bruit. J'avais beau la tourner dans tous les sens, bouger l'antenne flexible dans toutes les directions, lui conférer toutes les topologies immaginables, rien n'y faisait. Je ne pouvais écouter France Inter qu'en tenant la machine d'une main, position statue de la liberté, tendant le câble faisant office d'antenne de l'autre dans une direction bien précise, et surtout, surtout, ne pas bouger, sous peine de perdre la réception. Écouter France Inter a parfois un prix.

Je me suis dit que cette situation cocasse ne pouvait perdurer : le concept de radio-CD-réveil est certe séduisant, mais si la radio ne peut être écoutée, je trouve le concept tout de suite nettement moins séduisant. Les postes à galène bricolés maison au siècle dernier fonctionnaient infiniment mieux ! Je décidai donc de ramener l'engin là où je l'avais trouvé. C'est ça la consommation aujourd'hui : rien ne marche, tout se jete.

C'est ainsi qu'en fin d'après-midi je me rendis au forum des Halles. Temple de la consommation. S'il en est un. Je sais pertinement qu'il ne faut pas aller aux Halles un samedi après-midi (c'est l'expérience qui cause), mais rien n'y fit : il fallait que j'aille changer ce truc contre une vrai radio. Des fois, quand j'ai une idée en tête... De fait, le forum était blindé. La FNAC aussi. Mais je m'y attendais. Là, la promiscuité empêche toute étude anthropologique de mes contemporains : un léger manque de recul. Pour la peine, je slalome. Parfois je heurte quelques piqués. Heu, gens. Mais personne n'en tient rigueur à personne. Service après-vente. Je récupère un bon d'achat du montant du truc avec une facilité déconcertante. Ensuite j'ai bien dû resté une heure devant le pauvre rayon des radio-réveil-CD. Aucun autre modèle ne m'emballait. Au final j'ai opté pour un simple radio-réveil. J'écouterais mes CD autrement. Comme ça, j'ai même pu prendre quelques livres pour combler...

Pfffiou ! Une bonne chose de faite. Reste à avaler quelquechose et à aller au ciné. Comme y'a tout sur place, au forum, je n'ai même pas eu besoin de ressortir à l'air libre. J'hésite un instant à pousser l'expérience jusqu'à aller bouffer au Quick. Mais alors que j'allais pousser la porte, le fantôme de José Bové s'est mis en travers de mon chemin. Il était moins une. Résultat, j'optai pour un sandwich à la croissanterie, avec un pain au chocolat et une canette de coca. Je ne suis pas sûr que ce fut meilleur que Quick. Mais bon. Non, pas super bon, en fait, mais quand il fait faim... J'ingurgite le tout debout, comme les chevaux, en léchant les vitrines, pas comme les chevaux.

Je me dirigeai vers le temple de la consommation cinématographique : UGC Cité Ciné. Nomdidiou, le prix de la place a bien grimpé en deux ans ! Là aussi, c'est blindé (indestrutible, le temple de la consommation, paré de la meilleure des murailles...). Mais je suis déterminé. Au menu, Broken Flowers. Je prends mon billet, et termine mon dîner dans le hall du complexe. Encore des emballages qui vont finir dans une poubelle et générer des déchets volumineux et non triés. Je me dirige vers ma salle. Le monsieur demande à jeter un œil dans ma carapace. Mon sac à dos. Ma foi, si ça l'amuse. De toute façon la bombe que je m'apprête à faire sauter en milieu de la séance dans la salle obscure bondée est dissimulée sous un pull en boule dans le sac. Il ne me demande pas de tout vider, tout va bien. Et puis je fais la queue, tranquillement. En lisant le quatrième tome des excellentes aventures du Chat du rabbin. La foule se densifie. On poireaute une demi-heure devant la porte. À l'ouverture de celle-ci, c'est la ruée vers les meilleures places. Dans la bataille, je m'en tire bien : en haut, au centre. Devant nous l'écran débobine des bandes annonces, et des pubs, des pubs, des pubs... Plus on paye une place de ciné cher, plus il y a de pubs. J'avoue avoir du mal à m'expliquer ce paradoxe. Je pense in-extremis à éteindre mon portable. Non pas que mon fan club soit particulièrement nombreux, mais si mon téléphone sonnait au beau milieu du film, j'aurais la honte de ma vie et serait capable de me jeter un injure à la figure ! Le film est grandiose. La salle blindée. On étouffe. J'étouffe. Pas de clim'... Bah, au moins ça fait ça en moins de pollution. Au milieu du film, mon voisin de gauche se met à mastiquer un chewing-gum. Si le film de Jarmusch est doté d'une musique largement à la hauteur, il y a de nombreux passages où le silence est de mise, les protagonistes ne faisant que se regarder dans les yeux. Mais moi, pendant ce temps, j'entends mon voisin mastiquer. C'est sans compter avec les relents de chlorophylle mentholée, qui m'arrivent aux naseaux... Vive le cinéma grande consommation !

Après une pareille expérience, je n'ai plus qu'à regagner mes pénates. Et écrire ces lignes. En musique. Car ma nouvelle radio fontionne à peu près. J'ai FIP dans les oreilles...

Publié dans paris

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menthol 28/09/2005 19:34

eh bien j'ai pensé à toi ce matin, tiens, je me disais que tu devais écrire depuis un an environ, le style est constant et je suis toujours contente de te lire. Voilà. Egal à toi même. Donc, ça à l'air d'aller pas trop mal, alooors, ta voisine du dessus a-t-elle des mules? ton boulot, ça s'est bien passé? à bientôt

Dolce 28/09/2005 18:40

Ahhh le temple de la consommation. On pourrait aussi dire le pays de cocagne : tout est dispo dans un espace tres reduit !
Les places de cine sur les Champs Elysees sont maintenant plus cheres que celles sur Times Square a NY ($10) grace au taux de change... Horrible non ?

civetta 27/09/2005 19:50

ah!! les aventures a l'UGC Cine Cité! c'est kek chose!

claire 27/09/2005 00:15

bisous monsieur des étoiles. Mais pourquoi ne mettent-ils pas des observatoires dans les coins où on voit les étoiles ? Je doute de la clarté du ciel parisien. Bisous