Caucase - « Premières traces »

Publié le par Guillaume

Premier épisode : « Approche motorisée »


Dimanche 8 avril 2007

Je me réveille vers 6h30, après une nuit plutôt bonne : une fois que j'eu vissé mes bouchons anti-bruit dans mes oreilles ces poivrots d'anglo-saxons m'ont moins dérangés. N'empêche, j'ai passé toute la montée à ruminer quelque vengeance, si toutefois il leur reprennait l'envie de remettre ça. Dans la chambre, la buée envahit les fenêtres et m'empêche de clairement voir ce qu'il se passe à l'extérieur brouillard ou grand beau ? Je sors dehors sur le balcon. Grand Beau. Une montagne énoooorme, droit devant, est en train de baigner ses superbes glaciers suspendus dans le soleil levant, ses crêtes enneigées contrastent sur l'azur profond. Je reste subjugué.

Mais bientôt, c'est l'heure du petit-déj' attendu avec impatience, le ventre gargouillant. Petit-déjeuner de roi, porridge, pain, confiture, jus d'orange, thé, tout y est ! Repus, nous chaussons les skis presque devant le refuge. Direction le Chotchat. Toutes les courses partent sur un grand plat légèrement ascendant. Nous partons vers le sud, vers le fond de la vallée. Un peu de plat, qui ne dure pas. Nous attaquons rapidement le cône de déjection qui débouche du vallon où nous allons. Le paysage est splendide, droit devant l'imposante face nord de l'Ullutau, muraille de roc et de glace.

Ravis de se dégourdir enfin les jambes, mes skis partent devant. D'abord de vastes bordées d'un coin à l'autre de la surface conique. Bordées qui se rétrecissent petit à petit, conversion, hop, conversion, hop... Ça se raidit aussi, et la neige est gelée, dure. Tracée : le groupe qui m'a empêché de dormir la nuit dernière a dû passer par là hier... Les changements de bords s'enchaînent efficacement. J'ai l'impression de me trainer, mais visiblement les autres, c'est pire. Ils sont à quelques encablures derrière. Au moment ou je rejoins le soleil, pause. Pause crème solaire, lunettes. On ne sait jamais, quelle peut être la virulence du soleil printanier caucasien. Quarante-trois degrés de latitude nord, comme Marseille. Et puis, faut bien l'avouer, sans carte du coin, je ne sais trop où l'on va. Les traces partent à gauche, le vallon continue tout droit. Partir tout droit dans la virginité du manteau neigeux serait moins frustrant que suivre bêtement les traces des autres soiffards. Attendre le guide. Frustration. José me rejoint. Monsieur cartes. Avec son attirail cartographique, il doit bien avoir une petite idée sur la suite des évènements. Tout droit. Bon, ça me va. C'est parti. Juste quand les autres débarquent. Mais les montagnes du Caucase n'attendent pas ! Je trace jusqu`à la sortie du vallon, quand nous prenons pieds sur le glacier. Là, quand même, nous attendons le guide. Après tout, faut bien qu'il fasse son boulot quand même ! Pause générale, pour la peine. Rassemblement des troupes. Des râles montent ci et là, comme quoi la trace était trop raide. Trop raide, ma trace ? Ah ! Oui, j'avais oublié d'enlever les cales, pardon... Étude de la suite du parcours. Le Chotchat est bien visible, son épaule aussi.

Une fois sur le plateau glaciaire (vous avez déjà remarqué que l'on écrit « un plateau glaciaire » et « une glacière » ? C'est beau le français, quand même, tellement riche de subtilités !) la couche de neige fraîche se fait plus profonde. Nous enfilons le baudrier qui tintinnabule sous les chocs de la quincaillerie qui pendouille. Viktor confirme notre intuition que la rive gauche du gauche est plus adéquate pour parvenir à nos fins. Ensuite, une pente raide, courte mais chargée, juste sous l'épaule convoitée. Nous aviserons plus tard. José repart devant produisant de la sorte une belle tranchée qui s'incurve comme il faut. Je le suis. Et bientôt le reste de la petite troupe se met également en branle, produisant ainsi une longue file indienne du plus bel effet. Quatorze gugusses qui s'étalent dans la trace dans les solitudes de ces montagnes. Viktor nous rattrape.

- Too steep, too steep...
- ... ?
- Old people in the group, too steep
- ...
- ...
- Ah ? Bon ? OK, OK, moins steep, alors !

J'avais pas encore vu les « old people » dans le groupe, et j'avais tendance a me dire que si à soixante balais j'ai la même pêche qu'eux, je serais bien content. Mais si Viktor tire la langue, on va faire une trace moins raide. D'ailleurs c'est moi qui m'y colle maintenant. La neige est profonde, mais suffisament légère pour que tracer soit plaisant. Second plateau sur le glacier. Devant nous la pente raide, chargée, donc délicate. D'autant que Viktor raconte à la cantonade qu'il s'est déjà fait prendre dans une avalanche juste là. Traverser à gauche sous la crête, aborder l'obstacle frontalement, ou le tangenter par la droite. Viktor, inquiet devant notre fougue (il ne cesse de dire « poca, poca ! » pour nous dire quelquechose comme « eh ! doucement, hein, c'est tout bon ! » dans un langue que lui seul comprend, mais nous devinons rapidement le sens de ce mot !). Viktor choisi de prendre la tangente. José se paye ainsi le passage de la rimaye, il brasse jusqu'à la taille, ça passe. Nous voici en sécurité sur l'épaule. De l'autre côté, le mauvais temps règne et commence même à déborder de ce côté-ci. La vue est complètement bouchée vers le sud ; au nord, nous avons vue sur la belle pyramide du Koiavgan et le col du même nom. Nous grimpons un peu plus haut. Nous sommes deux cents mètres sous le sommet du Chotchat, que l'on peut atteindre à pieds, en suivant une arête mixte facile. Nous hésitons. D'un côté ce sommet si loin mais si proche, de l'autre le mauvais temps qui menace sérieux. Finalement la perspective de brasser deux heures pour finalement descendre dans un brouillard potentiel nous fait renoncer à la cîme. Nous dépeautons.

Et nous nous élançons dans la pente, de la poudre jusqu'aux cuisses ! Il neigeotte petitement. Le mauvais temps progresse. Nous nous payons la grande pente (encore vierge) rive droite du glacier. Andrey nous fait une démo de ski à la russe : c'est banzaï droit dans la pente, les deux bâtons sur le côté en guise de frein... Viktor quant à lui skie super bien, quelque soit le type de neige. Et il n'a pas les Mustagh Ata Machin Chose, lui !

Nous arrivons là même où j'ai touché le soleil en montant. C'est que nous nous sommes à peine dégourdis les jambes avec ces petits 1300 mètres de dénivelés. La journée est à peine entamée, ce serait bête de rentrer déjà ! José et moi décidons donc de repeauter un peu. L'histoire de. Visiblement Viktor se croit investi de quelque mission de responsabilité. Il en aura pour ses frais le pauvre. En attendant il nous suit. Nous laissons ce qui ne sert pas, baudard et quincaillerie, piolet, crampons, pour repartir tout légers ! Viktor, lui laisse même son sac. Nous enquillons sur les traces des buveurs de vodka. Viktor nous met tout de suite la pression : à la trace chacun son tour, on tourne à chaque conversion. Efficace, mais pris au jeu on a tendance à accélérer ! Et notre Viktor qui, au bout de trois cents mètres à ce rythme, prétend se cailler (ben oui, il a pas son sac pour y piocher sa Gore-Tex, lui ! Car c'est vrai que le fond de l'air s'est drôlement refroidi). Nous continuons donc tout seuls. Pour arriver peu après dans la purée de pois. Je trace au jugé. La neige me cingle le visage, je ne vois pas grand-chose. Et puis, finalement, j'arrive en haut de quelquechose. Un col. Une brêche. De l'autre côté ça a l'air de descendre assez raide. De toute façon, je n'y vois rien, et cette fois-ci, mes cuisses sont rassasiées. Elles ont leur compte. José aussi. Cette petite escapade nous a rajouté cinq cents mètres au compteur. Dans la purée de pois.

Nous entamons la deuxième descente de la journée. Et quelle descente ! Du pur régal. Cinq cents mètres de bonheur ! Une couche superficielle d'une quinzaine de centimètres de neige meuble, de quoi se lâcher en grandes courbes de haut en bas. En bas, nous récupérons quelques rayons de soleil, notre ferraille et un petit couloir juste à gauche du goulet par lequel nous sommes montés ce matin. Et nous voici sur la plaine alluviale qui descend tout doucement pour nous déposer par gravité devant le refuge !

Refuge où nous attend une délicieuse collation que nous avalons avec plaisir. Petits toasts de spécialités russes, caviar (sic !) et autres. Le reste de l'après-midi se passe au coin de la cheminée pour ma part à potasser les dossiers de candidats maître de conférence que j'ai dû emporter pour les rapporter. D'autres bouquinent, Fondation ou À la conquête du Caucase, potassent les cartes, écrivent des topos ou rédigent leurs mémoires...

Cette nuit-là fut calme. Nos voisins anglo-saxons n'ont pas fait la java. J'ai dormi d'une traite sous ma couette.

À suivre...

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