Caucase - « Marcher dans les étoiles »

Publié le par Guillaume

Les épisodes précédents :
« Approche motorisée »
« Premières traces »
« La vallée des Merveilles »
« Neige et Brouillard »
« Premier sommet »
« Escapade géorgienne »
« La malédiction du tout en camion »
« Purée de pois »
« Quand y'en a plus, y'en a encore »
« Transfert »
« Droit dans la pente »
« Des cailloux, des cailloux... »


Jeudi 19 avril 2007

Cette nuit je me suis réveillé une première fois parce que j'avais quand même trop chaud dans mon duvet -18°C. J'en suis donc sorti. J'ai jeté un œil par la fenêtre, ce furent des bourrasques de neige, que j'y ai vues. Il neigeait ! Ensuite, je me suis réveillé parce que j'avais froid (normal) et envie de pisser (quelle coordination !). Je suis donc, comme à mon habitude, allé faire un tour dehors en sandales, avec la polaire sur les épaules. Il ne neigeait plus. Quelques centimètres de neige recouvraient les alentours.

Réveil à 6h10. Petit déj' à 6h30. Pas d'électricté, donc pas de thé chaud (ni de lumière). Au menu une plâtrée de céréales tiédasses avec de la viande. Je laisse la viande de côté et j'ingurgite les céréales. Le plafond est bas. Dehors. Parce que dedans il est plutôt haut, le plafond, ce qui doit expliquer pourquoi on se caille même quand le feu ronronne gaiement dans la cheminée. Le moral aussi, il est bas, pour la peine. Notre dernière journée de ski !

Deux possibilités s'offrent à nous : miser sur l'arrivée du beau, le déchirement du voile et remonter le glacier Bezinghi pour aller tenter d'apercevoir la fameuse « muraille Bezinghi », mais faire une croix sur le ski. Ou bien retourner vers le glacier Mizhirghi et assurer un peu de ski, malgré le brouillard.

De retour du p'tit déj' il neigeait. Dans mon esprit je ne voyais pas d'autre solution que d'aller vers la deuxième option. Par défaut. Même si l'enthousiasme n'était pas folichon.

Test arva par Viktor sur injonction d'Alexei... Quand le chef est là... Arva qui sert plus d'objet décoratif pour un Viktor qui ne sait pas vraiment s'en servir. Alexei qui ne vient pas avec nous cette fois-ci. Je m'ébranle. Il neige. Je pars devant, bientôt.

Il tombe des étoiles du ciel. De minuscules étoiles à six branches tombent du ciel. Des étoiles de neige, dont la principale caractéristique est l'infinie diversité.



Il fait chaud. Je tombe la veste. Les autres arrivent. Apparement un petit groupe dissident est quand même allé voir du côté du glacier Bezinghi. Et tandis que mes spatules entament régulièrement cet épais tapis constellé d'étoiles de neige, le Soleil semble vouloir percer, là, droit devant, au-dessus des crêtes. Petit à petit le voile se déchire. Ô miracle, il fait beau. Presque. Des étoiles tombent toujours du ciel et brillent de mille feux dans un Soleil soudainement tout à fait radieux.



Le paysage est stupéfiant, ainsi revêtu de son blanc manteau. Je m'arrête pour immortaliser tout ça sur la surface sensible de mon appareil photo. Mes suiveurs prennent alors le relais de la trace. J'envie quelque peu les autres qui doivent avoir la muraille Bezinghi, la fameuse, à portée oculaire... M'enfin... Je profite ici aussi de ces quelques rayons de Soleil revigorant, qui font resplendir le doux manteau que je foule de mes skis. Au bout de la moraine, petite pause pour récupérer l'ensemble du groupe.



Et là, le temps d'une barre chocolatée, les nuages qui s'accrochaient encore en lambeaux aux parois environnantes reprennent de la vigueur, le ciel se couvre, le brouillard nous tombe dessus telle une chappe de béton. Nous repartons sous une mer de nuages ! Viktor trace. Je le suis. Deux kilomètres de traversée pour atteindre le fond de la vallée. Viktor s'arrête. « Tired ». OK, je prends le relais à la tête du convoi. Et instantanément je comprends ma douleur : la neige si légère tout à l'heure est désormais d'une écrasante lourdeur. La chaleur ambiante a réussi à transformer en moins de deux un léger manteau duveteux en une neige lourde, gorgée d'eau. Nous entrons alors de plein pied dans la mer de nuages.



Brouillard. Jour blanc. D'un coup, je ne sais plus où je suis ni où je vais. Viktor me pilote tant bien que mal. Je ne vois rien. Après une traversée qui me semble interminable, on attaque les dénivelés, enfin. Sauf que l'on y voit pas grand-chose. Viktor a de vagues souvenirs, mais si, c'est là. Bon. OK. On monte. Didier me relaye bientôt à la trace. Au bout de deux cents mètres de ce régime, pause. Rassemblement des troupes et discussion. Nous décidons d'attendre un peu.

J'avoue que monter comme ça, en aveugle, dans une neige gorgée d'eau de fonte — « snow kaputt » conluera Viktor —, sans vraiment savoir ce que l'on a au-dessus de la tête, sans savoir si on ne risquerait pas de se prendre une coulée de neige humide sur le coin de la tronche, ne m'inspire que moyennement. D'ailleurs hormis un irréductible, le reste du groupe est moyennement motivé pour poursuivre dans ces conditions.

Nous patientons, attendons l'improbable éclaircie qui nous ouvrirait la voie. Une heure. Une heure et demi. Il fait chaud. Trop. Petite bataille de boules de neige. Vers midi un rayon de Soleil fait une tentative de percée. Il fait une chaleur infernale : on cuit littéralement dans notre obstiné brouillard. Car si nous avons pu apercevoir, pendant quelques secondes, quelques petits morceaux de la fantastique paroi du Dikhtau qui nous surplombe et culmine à plus de 5200 mètres, le rideau retombe aussi sec. Irrémédiablement.

Dikhtau... Sommet « alpin » le plus élevé du Caucase. 5204 m. Là, à deux pas, sa face nord. Elle est là, si on ne la voit pas, on l'entend. On l'entend se purger, les avalanches s'y succèdent dans la même tonalité que le ressac au bord de la mer.

Nous laissons tomber et amorçons la descente. Pourrie, la descente : les cailloux ne sont pas loin ! Nous empruntons la trace de montée pour traverser le long du glacier, sur la moraine. Dans l'intervalle, elle a été recouverte par des coulées de neige humide. Il est temps de se barrer ! Nous poursuivons en évitant au mieux les cailloux, pour terminer à pieds, en ce qui me concerne. Les skis ont suffisamment trinqués comme ça !

Dans l'après-midi, le brouillard persiste sur le camp. Le groupe dissident revient plutôt content, la muraille Bezinghi s'est offerte a leur regard. Leur progression fut stoppée par une longue crevasse qui leur barrait le chemin...


À suivre...


D'autres images.

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